Le GITPA vous signale l'exposition

En Europe - Zones d'ombre en Laponie
Spoliation, prostitution, racisme...
Les autochtones nomades du Grand Nord
auront connu tous les outrages.

Cinq artistes reviennent sur une tragédie oubliée.

Une exposition visible à l'Institut suédois, à Paris du 27 mars au 20 avril 2014.
(voir adresse et horaires en fin du message)

Le peuple same déteste le nom de lapon qu'on lui a donné ! Méprisant, discriminatoire, il tiendrait son origine de «lapp », porteur de haillons en scandinave. Rarement évoqué, sauf dans les contes pour enfants, l'habitant ancestral de la Laponie est aujourd'hui à l'honneur à l'Institut suédois. Cinq de ses artistes contemporains sont invités à célébrer Uméa, capitale culturelle européenne 2014 située aux portes du Grand Nord, dans une exposition saisissante d'où se dégage souvent une grande colère mêlée de désespoir.


Anders Sunna : Ce matin, Anders, dont c'est le premier voyage en France, semble intimidé et embarrassé de commenter ses grands collages. On y voit pêle-mêle des individus inquiétants portant l'uniforme de l'administration suédoise, des monticules de billets de banque, un homme enfermé dans une camisole de force et, dans chaque tableau, des troupeaux de rennes. Il émane de l'ensemble un réel malaise. De toile en toile, le jeune artiste revient inlassablement sur le drame qui a anéanti sa famille. En 1985, l'année de sa naissance, son père est déchu du droit à l'élevage à la suite d'une décision du gouvernement provincial. Tragique ! Un Same ne peut déjà pas être propriétaire de la terre, qui appartient à l'Etat. Alors, quand il perd ses rennes, il n'existe plus. Sans troupeau, le clan Sunna est banni de son village. « Ma mère disait toujours : "On ne vit pas, on survit", se souvient Anders. "L'histoire familiale a accaparé toute ma vie. Heureusement, la peinture m'a permis de l'exprimer autrement que par la violence. »

Katarina Pirak Sikku : Une violence silencieuse sourd du regard de Katarina, qui a placé en exergue de son installation cette question : « La douleur peut-elle se transmettre de génération en génération ? » L'artiste y répond en se mettant en situation dans un autoportrait photographique. En tenue traditionnelle, elle offre son visage de profil à un instrument de mesures crâniennes, rejouant ainsi symboliquement un épisode sombre de l'histoire de la Suède, où fut créé en 1922 le premier Institut de biologie raciale au monde. Partisans de l'eugénisme, ses membres distinguaient, sur la base du rapport entre la largeur du front et la longueur du crâne, deux espèces distinctes : les Sames et la race germanique « pure ». Katarina est retournée là où se déroulèrent les « campagnes de mesures ». Ne pouvant montrer l'inmontrable, elle en a rapporté de sobres images de paysages limpides, vierges.

Liselotte Wajstedt a débarqué à Paris vêtue de la tenue des grandes occasions : une jupe aux couleurs vives avec de jolies broderies. La jeune femme est joyeuse. Elle détonne parmi ses compagnons sames, sévères et graves. A 40 ans, la vidéaste a décidé de passer du documentaire à la fiction. Son premier film, Le Voyage de Jorinda, mêle, avec plus ou moins de réussite, images symboliques et narratives. Il s'inspire d'un fait divers sordide : une histoire d'abus sexuels pratiqués sur de très jeunes filles au nez et à la barbe de tout un village. « La prostitution existe chez les jeunes Sames. Mais on n'en parle absolument pas, dit Liselotte. Ce serait avouer l'impuissance du clan à protéger les siens. » Une conséquence de la sédentarisation et de l'appauvrissement de ce peuple nomade, le plus important d'Europe, qui, de jour en jour, a vu se rétrécir le territoire dévolu à ses rennes avec l'arrivée du chemin de fer, les barrages hydrauliques ou l'installation à Kiruna, en Suède, de la plus grande mine de fer au monde.

Silje Figenschou Thoresen, la plasticienne et Joar Nango, l’architecte : C'est une fois de plus de l'adaptation à d'autres modes de vie qu'il est question dans l'imposante documentation visuelle qui est présentée. « Peuple itinérant, les Sames sont, depuis toujours, fiers de ne pas acheter mais de fabriquer eux-mêmes ce dont ils ont besoin à partir de ce qu'ils ont déjà, explique Joar. Ils appellent ça « déposer son propre brevet ». Sur une longue table, des morceaux de bois vieillis et des bouts de plastiques usés rapportés de Laponie sont sobrement alignés pour servir de socles à une cinquantaine de cartes postales en couleurs. Chacune d'elles présente un détail architectural attestant un art de la bricole, offrant, enfin, dans le parcours de l'exposition, une vision moins désespérée. La vie quotidienne des Same sédentarisés se pare tout à coup de fantaisie, avec ces maisons colorées, démontables, entourées de modestes abris construits de bric et de broc. Une vieille carlingue d'avion devient une entrée coupe-vent, des palettes de bois se transforment en marches d'escalier ou en meubles de jardin, un réfrigérateur en panne en armoire à fumer le poisson... Comment survivre chichement sans faire appel aux institutions gouvernementales ? Comment répondre à des besoins immédiats lorsque l'on est loin de tout ? Avec le système D et en gardant ses coutumes de nomade, en somme !

Céline Clanet : Il manquait à cet ensemble un regard neutre et extérieur. C'est la photographe française qui l'apporte. Pendant cinq ans, elle s'est rendue dans ces régions où jamais les Suédois ni les Norvégiens ne vont. Là où, comme le dit un proverbe same, « la seule chose que l'on doit laisser dans la nature après son passage sont des traces de skis recouvertes de neige ». A Maze, un village same du nord de la Norvège, elle a photographié une jeune punk portant le costume traditionnel, un garçon allongé dans la neige regardant filer les nuages, un mariage... mais aussi l'arrivée des motoneiges pour suivre les troupeaux. Ne traitez jamais un Same de Lapon !

Source : Frédérique Chapuis - Télérama n° 3347

Informations sur les Same sur le site du GITPA

www.gitpa.org