QUESTIONS AUTOCHTONES

AIRES PROTEGEES ET PEUPLES AUTOCHTONES

LES POLITIQUES DE CONSERVATION DE LA NATURE CONFRONTEES AUX POLITIQUES DU RENOUVEAU INDIEN

Source : David Dumoulin, thèse IHEAL

INTRODUCTION

Il n’a jamais été question autant qu’aujourd’hui d’enrichissement par la différence et de célébration de la diversité sous toutes ses formes. Il y a encore vingt ans, en Amérique latine comme dans le monde entier, ceux qui luttaient pour la conservation de la nature ou pour la défense des populations autochtones avaient conscience d’occuper une position périphérique et franchement contestataire dans l’économie des discours légitimes. Au début du XXIème siècle, une telle attitude semble aller de soi, et s'exprime justement à travers la défense de la biodiversité et de la diversité culturelle. Ces deux revendications occupent régulièrement l’espace public et sont en bonne place sur les agendas des gouvernements en Amérique Latine. Ce n’est pas que la situation sur le terrain ait vraiment changé : la déforestation ou la vitesse de disparition des espèces n’ont pas diminué, et l’acculturation des populations autochtones s’est plutôt accélérée. Mais les militants d’il y a vingt ans ont réussi l’internationalisation de leurs réseaux, la légitimation de leur cause. Les discours radicaux contre «l’utopie technicienne» ou l’ethnocide ont dû en chemin s’accommoder du pragmatisme économique qui domine actuellement le champ politique. De multiples acteurs locaux, nationaux, transnationaux ou internationaux sont aujourd’hui en charge de programmes fondés sur la défense des peuples indigènes et la conservation de la nature. Des lieux qui semblaient incarner la périphérie absolue, qui semblaient déconnectés de la modernité occidentale, sont à présent au centre d’un dispositif mondial d’auscultation de la planète et de contrôle de ses ressources. Ces territoires sauvages et incultes, peuplés d’individus également sauvages et incultes, sont devenus des «greniers d’authenticité» et de rareté. Au-delà de la nouvelle légitimité qu’ont acquise ces problématiques, le changement le plus palpable réside dans l’institutionnalisation de deux champs globalisés, l’un consacré à la conservation de la nature, l’autre à la défense des peuples autochtones. L’année 1992 a été marquée par l’émergence internationale conjointe des deux thèmes : Conférence de Rio, nouveaux financements et démultiplication des acteurs pour l’un, célébration de 500 ans de résistances indiennes, Prix Nobel décerné à une leader indigène et lancement d’une Décennie des peuples indigènes pour l’autre. Il reste à évaluer si ces promesses ont en effet été suivies d’un développement institutionnel de même ampleur.

L’intérêt originel pour ces deux thématiques et pour leur confrontation est né au cours d’une série d’entrevues réalisées en Colombie dans les milieux du militantisme indigène. Le pays connaissait alors une effervescence en faveur des droits des populations indigènes et représentait aussi une pépinière pour les ONG écologistes, qui se multipliaient à grand renfort de financements internationaux. Les déclarations publiques et les analyses universitaires regorgeaient de cas où des connexions entre ces deux problématiques étaient établies. Cependant, ni les études sur l’indigénisme au Mexique, menées dans le cadre d’un DEA, ni ces textes ne permettaient de comprendre toute la nature de ces liens entre écologie et revendications ethniques. Ces rapprochements inédits stimulaient vivement la curiosité : leaders indigènes élus s’exprimant au micro du Parlement ou devant les caméras de chaînes internationales, faisant des propositions écoutées sur des thèmes de politique nationale et internationale, établissant des liens entre biotechnologie et savoirs traditionnels, entre militants nord-américains et communautés isolées. Quels liens pouvait-il y avoir entre ces zones de forêts tropicales difficilement accessibles et ces réunions à Washington sur la préservation de la biodiversité, cette violence quotidienne des conflits pour le contrôle des ressources naturelles et l’utopie d’un autre développement ? Ces phénomènes hybrides et ces interdépendances entre acteurs lointains semblaient représenter un laboratoire passionnant pour étudier certaines reconfigurations de notre époque, et faisaient résonner d’autres expériences personnelles de voyages, de lectures en politique comparée et en anthropologie, d’interrogations au sujet des paradoxes de la vaste entreprise du Développement, de la tension entre l’universel et le particulier, entre la Nature et la Culture .

La compréhension des multiples liens qui unissent les deux problématiques n’a été possible que progressivement, grâce à l’étude minutieuse du jeu des intérêts et des représentations de chacun des acteurs. Etant revenu au cas du Mexique après un détour par l’Amazonie, l’observation a permis de mettre en évidence que les problèmes se posaient différemment dans ce pays, même si on pouvait y rencontrer l’action des mêmes réseaux transnationaux identifiés en Colombie. Ils diffusaient d’ailleurs au Mexique les mêmes problématiques, avaient les mêmes chevaux de bataille. Des recherches plus théoriques en France ont mis en lumière combien les conceptions de l’universalisme et de l’humanisme en vigueur dans les milieux intellectuels de ce pays marquent la réflexion générale en faveur du droit des minorités ethniques et de la préservation de la nature . Et pourtant, les problématiques anglo-saxonnes se diffusent rapidement, et les pendules tendent à se mettre à l’heure mondiale ; des réflexions françaises sur les pratiques discriminatoires et sur le nouveau statut à accorder à la nature émergent lentement . Il est apparu ensuite, grâce aux lectures sur les dynamiques internationales, combien ces problématiques avaient tendance à être posées dans les termes du multiculturalisme et de l’écologisme nord-américain. Avec ces regards croisés colombien, mexicain, français et nord-américain, il devenait évident que les mêmes problématiques circulent mondialement, et que les résonances qu’elles suscitent dans chaque pays sont variées. La poursuite des recherches a permis d’identifier les liens qui unissaient conservation de la nature et politique indienne : un recoupement géographique des zones déclarées patrimoine naturel avec celles que revendiquaient les mouvements indiens, des alliances contre les mêmes ennemis représentés par les méga-projets de développement, le partage de la même rhétorique teintée de globalisme mais en faveur de la Diversité et du local. En fin de compte, la conservation de la nature tendait à se présenter comme la défense de la Biodiversité, et la politique indienne comme la défense de la diversité culturelle.

Cet éloge de la diversité se diffuse conjointement à l’accélération d’une « globalisation » censée engendrer une uniformisation généralisée du monde ; et ce sont les élites et les institutions les plus cosmopolites, une partie de celles qui profitent le plus de cette globalisation, qui se font les relais de cette défense de la diversité culturelle ET naturelle… L’extension mondiale de la modernisation a généré une vague grandissante de réinvention de la différence et de la tradition, et la résurgence des fondamentalismes religieux est souvent analysée comme une réaction à la violence des transformations culturelles . De même, l’étape actuelle d’artificialisation du vivant s’accompagne d’un marketing débordant sur l’offre de «naturel», alors que la fin des terroirs et la menace de l’Etat-nation provoquent une activité compensatoire en faveur de l’ancrage dans des lieux spécifiques (in-situ), visible dans les pratiques politiques comme dans la création artistique. Cette revalorisation de la diversité locale ne serait qu’une réaction face à son érosion ; et au-delà des mobilisations des populations directement affectées, il s’agirait d’une réaction de la part d’élites internationales qui conçoivent justement l’humanité comme une communauté unique possédant un patrimoine commun... Les institutions de la coopération internationale sont donc aujourd’hui face à un défi : élaborer et mettre en oeuvre, à partir de leurs bureaux internationaux, des instruments de gouvernance bien adaptés à la diversité locale. Les programmes de plus de plus nombreux qui visent la préservation de la diversité culturelle et naturelle portent donc à son point extrême la tension entre unification des instances globales et attention à la diversité locale: la structure d’action à multiples niveaux qu'il faut créer est d'une grande complexité. On peut aussi se demander si l’objectif de ces programmes est réaliste, s'il ne s’agit pas d’un simple rideau de fumée couvrant la mise en marché généralisée des ressources au niveau mondial, si ce n'est pas une stratégie pour mieux contourner les Etats en s’appuyant sur les entités locales. Certains parlent ainsi d’impérialisme vert ou d’instrumentalisation internationale des revendications indiennes. Et si on admet que la «culture», comme la «nature» se caractérisent justement par leur transformation permanente, quel est l’intérêt de créer des «musées bioculturels» ? Souligner le fonctionnement d’une certaine rhétorique de la Diversité et des intérêts globalistes n’exonère pas d’une analyse de l’ensemble des dynamiques sociales complexes qui sont en œuvre derrière cette réorientation des thématiques de la coopération internationale.

Cette introduction présente notre perspective générale sur l’articulation entre arènes internationale et nationale, sur la confrontation de ces deux domaines, et sur le découpage de l’objet. Le choix de la perspective historique et des méthodes de recherche, sera ensuite justifié, avant l’exposé du plan et des objectifs.

Une étude transnationale : convergence des systèmes politiques et «champs globalisés».

Ce travail s’attache à étudier les systèmes d’acteurs qui se mettent en place avec l’institutionnalisation des thématiques de la conservation de la nature et de la défense des peuples indigènes. On lui a donné pour sous-titre « une étude transnationale depuis le Mexique », puisqu'il est essentiellement question d’étudier l’articulation entre arènes internationales et nationales, et que le cas du Mexique a été choisi, avec toutefois l’idée de mettre en lumière certaines dynamiques qui concernent aussi l’insertion internationale de pays d’Amérique latine et du Sud en général. Si le terme « transnational » a été choisi, c'est que les ONG et les réseaux militants tiennent une place centrale dans cette étude et que nombre d'auteurs sollicités revendiquent une perspective transnationaliste , mais notre travail porte sur le lien entre ces acteurs transnationaux et le «monde des Etats» (organisations internationales et agences étatiques). L’internationalisation de ces systèmes d’acteurs sera analysée comme illustration de deux phénomènes plus larges : une croissante convergence des modèles politiques nationaux et une diffusion accélérée des modèles politiques dans tous les domaines. Aujourd’hui par exemple, les politiques de réserves naturelles se ressemblent étonnament dans tous les pays d’Amérique latine. La notion de « champ globalisé » que nous proposons ensuite, permet d’analyser cette convergence dans les deux domaines, et de dépasser les études qui se limitent à un seul type d’acteur (ONG, mouvements sociaux, organisations internationales, réseaux d’experts), alors que les phénomènes d’institutionnalisation ne peuvent être compris qu’à travers les logiques d’interaction de cet ensemble d’acteurs.

La globalisation peut être entendue avant tout comme une croissance généralisée des chaînes d’interdépendance sociale au niveau mondial , accompagnée par la conscience de cette interdépendance . La globalisation impliquerait la création et l’intensification « de ces relations sociales mondiales qui relient différentes localités d’une telle manière que les évènements locaux sont influencés par d’autres qui se déroulent dans un autre lieu très lointain et vice et versa »  . La dimension institutionnelle et politique du phénomène qui est au cœur de notre analyse peut se décliner en trois volets: - la multiplication des chaînes d’interdépendances entre acteurs nationaux et internationaux, qu’ils soient privés ou publics, - l’accélération des phénomènes d’exportation et d’importation institutionnelles, et finalement; - la convergence des ordres politiques internes. On se place donc d’emblée en dehors du paradigme de la « modernisation », pour lequel la convergence s’explique avant tout par l’évolution normale et endogène des systèmes économiques et politiques des pays du monde ; et en revanche dans un « paradigme de la politique mondiale» qui privilégie l’étude des interdépendances et de la diffusion internationale des normes .

Les études de relations internationales actuelles sur la «globalisation», ont tendance à présenter le modelage de l’ordre politique interne par les dynamiques externes comme une spécificité de ces deux dernières décennies, et en exagérant la malléabilité des structures domestiques . Cette étude de l’interdépendance évite de ne voir la politique mondiale que comme une copie de l’ordre politique interne des pays occidentaux : gouvernement global, société civile transnationale, gestion des biens publics mondiaux, (etc.) . Cette approche est simplificatrice car elle recycle la vieille opposition microcosme/macrocosme que l’on retrouvera au sujet la relation entre «global» et «local» , conduisant à masquer les ruptures qu’impliquent les changements d’échelle de l’activité politique entre le niveau national et international. De plus, si on se place du point de vue de la citoyenneté et de la société civile, ce paradigme de l’homothétie est encore plus trompeur et on soulignera, à partir des deux domaines choisis, les limites de cette «société civile transnationale» .

Le centre de ce travail est donc le volet institutionnel de la globalisation qui unit acteurs nationaux et internationaux, le terme «institutionnel» étant entendu dans le sens que lui donne l’institutionnalisme sociologique et historique , rassemblant les aspects formels et informels (voire la dimension des imaginaires ) qui doivent être compris comme un continuum. L’analyse de la circulation des modèles institutionnels s’intéresse donc aussi à l’ensemble d’idées et de valeurs qui précède ou accompagne l’importation d’un dispositif institutionnel formel, dans notre cas celui des réserves naturelles et celui du multiculturalisme. L’étude historique permet de souligner l’arrivée de nouveaux thèmes ainsi que la tendance à l’internationalisation des agendas nationaux dans leur ensemble. Ce qui ne permet pas de conclure à l’homogénéisation des configurations sociales nationales, mais permet de saisir les mécanismes d’imposition d’agenda, et renvoie donc à une réflexion sur l’hégémonie. 

L’objectif est de montrer qu’un des canaux de cette diffusion internationale des modèles politiques tient à l’émergence de ces sous-systèmes mondialisés, telle qu’on a pu l’observer dans les deux domaines de l’action publique choisis, celui de la «conservation de la nature» et celui de la «politique indienne». Les acteurs inter-gouvernementaux et les acteurs transnationaux y sont particulièrement actifs et sont en interaction suivie avec de multiples acteurs qui traitent des mêmes questions au niveau national et même «local». On a donc choisi d’appeler «champs globalisés », ces systèmes où la focalisation sur un problème commun et les interactions multiples tendent à mieux définir les acteurs que leurs divisions entre nationaux ou internationaux, gouvernementaux ou non-gouvernementaux, experts ou militants. En revanche, la définition des limites du champ et l’accès aux ressources et aux positions sont l’objet de luttes entre acteurs du champ. Cette approche permet donc de ne plus opposer de manière tranchée le transnational à l’étatique, mais plutôt d’étudier comment l’un se définit par rapport à l’autre, comment ils sont dans ces champs tellement imbriqués que la frontière semble parfois disparaître.

Cet angle d’analyse permet donc de montrer comment prennent forme des institutions internationales par secteur, en particulier à travers la socialisation commune des fonctionnaires, militants, experts, diplomates qui parviennent à partager certaines règles du jeu et des objectifs, tout en continuant à s’opposer sur la définition du problème autour duquel ils se regroupent. Il s’agit donc bien d’articuler une perspective constructiviste soulignant le rôle des idées, avec les jeux d’intérêt et de position. En particulier, certains acteurs du champ de la politique indienne diagnostiquent la nécessité de mieux intégrer ces populations dans les politiques publiques existantes, comme la lutte contre la pauvreté ou la promotion de la diversité culturelle, alors que d’autres posent comme tout préalable la reconnaissance de droits spécifiques indigènes. Un champ globalisé serait donc une représentation en trois dimensions des dynamiques de conflit et de coopération qui ont été décrites à travers l’idée « d’arène », puisqu’elle permet de s’intéresser particulièrement aux stratégies des acteurs qui interviennnent à la fois dans des arènes locales, nationales et internationales. Dans les deux domaines étudiés, il est devenu impossible d’étudier une seule de ces arènes sans reconnaitre sa dépendance avec celles des autres niveaux.

En Amérique latine et dans les pays du Sud, les phénomènes de mimétisme institutionnel que l’on a évoqués s’inscrivent pour une grande part dans le cadre de ce qu’on nomme -usuellement mais de manière vague- la coopération internationale, dont la conservation de la nature et la défense des droits culturels sont devenus des domaines légitimes par excellence. Il faudrait cependant plutôt parler d’aide ou d’organisation de la dépendance , et l’on préfèrera parler de champ globalisé, plutôt que de coopération.

La coopération globalisée se distingue de celle qui serait «internationale» par les acteurs et les représentations qui sont alors en jeu. D’une part, en effet, elle renvoie à un système d’interaction où n’interviennent pas seulement des représentants des Etats ou même des nations, mais aussi des acteurs parlant au nom d’autres entités collectives (du supra national au sous-national non-gouvernementales. D’autre part il s’agit de domaines où les représentations et les valeurs des acteurs dépassent l’idée d’un monde composé de nations, pour s’orienter vers une vision planétaire des problèmes, « au nom de l’humanité » : leurs informations et leurs diagnostics sont formulés à ce niveau et beaucoup d'acteurs ont une action dans des lieux distribués tout autour du monde. Dans ce sens une arène, ou les activités d’un acteur, peuvent être considérées comme «globales», mais il s’agit toujours d’un simple horizon. Ces affirmations comportent en effet un aspect performatif, c’est pourquoi on parlera de discours «globaliste» lorsqu’il est affirmé que le processus de globalisation est inéluctable et positif, ou lorsque les acteurs se permettent de parler «au nom de l’humanité».

Les activités de conservation de la nature et de défense des peuples indigènes se caractérisent par leur capacité à intégrer, autour d’un même problème, des acteurs d’ancrage local, national et international. Le défi que l’on rencontrera est donc celui de « réarticuler le récit dramatique des souffrances locales avec le récit épique des globalistes » comme le formule l’anthropologue García Canclini . Il est vrai que la plupart des auteurs tombent sous l’emprise de ces élans dramatiques ou épiques, souvent selon leur formation disciplinaire et l’expérience humaine traversée durant leur travail de recherche. D’un côté on parle surtout d’impérialisme et de mobilisations des marginalisés depuis le «local», de l’autre on se focalise sur la diffusion de l’universalisme et le rôle des acteurs internationaux. Un des moyens pour tenter de composer les deux perspectives a été de mener une recherche empirique aux différents niveaux, en soulignant les interdépendances qui unissent les acteurs, même à travers les conflits et les effets de domination. On reviendra sur les ambiguïtés de cette opposition global/local dans la seconde partie de la thèse, qui est centrée sur l’analyse multi-niveaux des deux champs.

L’intérêt de confronter ces deux champs globalisés.

Cette étude s’attache à étudier les phénomènes de diffusion et de convergence mentionnés à travers deux domaines relativement nouveaux de l’action publique, l’un qui cherche à «conserver la nature», l’autre à traiter le «problème indien» . Par rapport au choix d’analyser un seul domaine, une telle perspective permet de proposer des principes généraux sur le fonctionnement de ces champs globalisés, et donc sur l’institutionnalisation de ce qu’on appelle les nouveaux mouvements sociaux. On a choisi le terme de confrontation car il renvoie à la comparaison des deux systèmes institutionnels, mais aussi à l’étude de l’intersection de leurs activités qui devient importante durant les années 1990. Les deux démarches éclairent mutuellement le fonctionnement de ces nouveaux champs globalisés et les changements institutionnels accompagnant la légitimation de nouvelles problématiques. Grâce à la comparaison, on peut mettre à jour des différences, mais aussi de croissantes similitudes dans l’organisation institutionnelle du champ de la préservation de la nature et de celui du «problème indien», alors que l’étude de leur intersection ajoute une perspective sur leur fonctionnement et permet de montrer la rénovation des paradigmes du développement.

Cette comparaison est intéressante pour les différences qu’elle permet de souligner dans l’organisation interne de chacun des champs, pour les inégalités de ressources qui sont attribuées à la conservation de la nature. Ces différences permettront de mettre à jour plusieurs patrons d’institutionnalisation de ces champs globalisés, d’avancer des propositions sur le rôle respectif des acteurs internationaux et nationaux dans l’institutionnalisation. Ce cadre d’analyse sera présenté dans le chapitre préliminaire.

Les similitudes sont toutefois à la base de la comparaison. Les analystes des mouvements sociaux et des acteurs transnationaux ont souvent souligné que les deux thématiques appartiennent à la même vague de mobilisation issue de sociétés post-industrielles à la toute fin des années 1960. Aux côtés des luttes féministes et identitaires au sens large, des luttes pour la paix et la qualité de vie, ces deux thèmes ont défini l’agenda émergent de ce qu’on a appelé les «nouveaux mouvements sociaux» . Après avoir constitué des domaines périphériques des relations inter-étatiques, les deux champs se structurent suivant la même forme institutionnelle de mobilisations transnationales (Nord-Sud), puis, avec l’implication progressive du monde des Etats, tendent à se rapprocher d’une organisation sectorielle plus structurée.

Les deux champs se caractérisent par une intégration exceptionnelle entre acteurs externes et internes, par l’existence de ce qu’on a appelé des «ministères militants», et ce sont des domaines que l’on pourrait classer dans la «basse politique» (low politic) pour les opposer à d’autres secteurs industriels ou de la défense plus stratégiques. . Il s’agit de domaines qui correspondent parfaitement aux études sur la gouvernance, avec l’enchevêtrement des acteurs publics et privés, et l’action publique négociée. Ils ont également en commun de relier de manière exceptionnelle l’action très localisée avec l’action internationale, une pensée globalisée avec la volonté de préserver la diversité des localités (la biodiversité pour l’un et la diversité culturelle pour l’autre)… Cette caractéristique rend une comparaison multi-niveaux particulièrement intéressante. Sans qu’ils soient représentatifs de l’ensemble des modes d’action publique actuels, on peut penser, nonobstant, qu’ils sont emblématiques des tendances à l’internationalisation de beaucoup d’autres politiques sectorielles.

Une dernière cause de leur similitude doit être cherchée dans le contexte commun qui préside à leur émergence et à leur différentes phases d’internationalisation. Cet effet de contexte induit les transformations synchrones de leurs référentiels et de leurs modes d’action, ainsi que des similitudes dans leur organisation institutionnelle. L’impact de la globalisation sur les ordres politiques internes accélère leur tendance à l’isomorphisme, lorsque les acteurs finissent par ressembler à l’organisation institutionnelle des plus puissants .

Le croisement entre conservation de la nature et défense des indigènes est souvent évoqué dans les études transnationales , mais pratiquement pas étudié en lui-même. Se pencher sur cette intersection nous permet d’aller plus loin dans l’analyse du lien entre institutionnalisation de nouveaux champs et mutations des discours sur le développement. L’étude de la généalogie de ce domaines vient compléter notre étude de l’institutionnalisation des champs globalisés. L’intensité de l’interaction permet même de faire ressortir certaines spécificités que la comparaison avait du mal à saisir, par exemple les stratégies diversifiées d’alliance de la part des dirigeants indigènes, ou au contraire, la focalisation sectorielle des acteurs de la conservation.

Lors de leur naissance, à la charnière du XIXème et du XXème siècle, dans des pays aussi différents que les Etats-Unis et le Mexique, les parcs nationaux et l’indigénisme n’ont aucun lien explicite. Tout semblait même opposer ces discours et ces institutions, les uns étant centrés sur la culture et sa nécessaire transformation, les autres sur la Nature et sa nécessaire préservation. On peut seulement pointer un intérêt commun pour certains territoires particulièrement reculés du monde rural, un précipité de discours moral et de discours scientifique, et des porte-paroles isolés mais cosmopolites et prestigieux. Après avoir travaillé parallèlement dans les mêmes zones rurales et parfois avec les mêmes «populations cibles», les acteurs des champs de la conservation de la nature et de la défense des populations indiennes génèrent par leur collaboration durant les années 1990 un nouveau domaine institutionnel qui croise leurs deux objectifs. Dans la seconde partie de cette thèse on évoquera donc la construction et la diffusion internationale de ce discours sur le lien entre défense des populations indiennes et conservation de la nature qui tend de plus en plus à fédérer les acteurs critiques de la politique néo-libérale dans le monde rural latino-américain.

A horizon large, découpage de l’objet au plus juste.

La recherche s’est donc fixé deux perspectives complexes : étudier des systèmes d’acteurs multiples plutôt qu’un seul d’entre eux, et procéder à la comparaison de deux de ces systèmes. Cette perspective est indispensable pour parvenir à certaines conclusions générales sur l’institutionnalisation de nouvelles thématiques internationales, mais l’ampleur de l’objet de recherche appelle en retour plusieurs délimitations : privilégier l’étude de certaines parties des champs globalisés, et bien délimiter les deux thématiques concernées.

Comme on le verra dans le chapitre préliminaire, les négociations internationales dans les deux domaines seront évoquées sans être analysées en détail, alors qu’on insistera en revanche sur tous les acteurs qui effectuent la connexion interne / externe (acteurs transnationaux, activités multilatérales et bilatérales), sur les mutations institutionnelles de l’Etat central (l’analyse est faite «depuis le Mexique»). Les trois premières sous-parties se focalisent sur cette interaction entre les niveaux international et national, et la dernière traite des interactions du local avec les deux précédents, afin de présenter une étude «depuis le local» de ces champs globalisés. Cette étude se limite à un seul cas qui nous semble suffisamment évocateur.

L’utilisation des catégories « conservation de la nature » et de « droits indiens » a l’avantage de pouvoir regrouper dans les deux cas sous une même appellation un objet dont la définition évolue à travers le temps et varie également suivant les acteurs de chaque champ. Les deux systèmes concernés restent pourtant bien circonscrits.

La conservation de la nature est une problématique bien plus ancienne que celle de «l’environnement», et également une activité plus ciblée. Bien sûr, la notion de «nature» est un construit social, et renvoie à une multitude de signifiés en perpétuelle renégociation, au même titre que celle «d’environnement  ». La conscience de la crise environnementale émerge dans les années 1960 au sein des pays industrialisés et renvoie à bien d’autres problématiques que celle de la conservation de la nature . Au sein même du domaine de la «conservation de la nature», une distinction doit être faite : certains s’occupent principalement de conservation ex-situ, c’est à dire en dehors du milieu d’origine (par exemple dans des banques de gènes), d’autres de conservation in-situ, dans le milieu d’origine (on conserve des écosystèmes, des espaces). C’est sur cette seconde modalité que l’on se focalisera prioritairement, c’est à dire sur la politique de ce qu’on appelle les parcs nationaux, ou, selon une catégorie plus générale, «les réserves naturelles » . Il s’agit d’un domaine qu’il est possible de circonscrire, contrairement à la politique d’environnement en général . Ce domaine possède deux avantages vis-à-vis de notre démarche. D’une part, il renvoie à un système d’acteurs structuré qui va d’agences internationales jusqu’à l’action locale consacrée à la gestion de territoires dans le monde entier ; cela permet d’enrichir la comparaison avec le champ de la politique indienne qui connaît la même multiplicité des échelles et la même problématique territoriale. De l’autre, le thème de la conservation de la nature permet d’aborder plus frontalement l’étude des transformations culturelles en cours, à travers la mutation des discours légitimes sur ce qu’est le développement.

Le champ du «problème indien», appelé aussi «champ de la défense des peuples indigènes», peut sembler plus délicat à circonscrire. En effet, les acteurs du champ eux-mêmes, indiens ou non indiens, ont tendu à légitimer l’existence d’une dichotomie tranchée entre indigénisme et indianisme , entre politique indigéniste intégrationniste et mouvements indiens. Ils ont également démontré la lourde charge symbolique de l’usage des catégories « populations » et «« peuples», « indien » ou « indigène», sans compter les débats suscités par l’internationalisation de la problématique, avec la catégorie française « d’autochtone», et les usages anglais alternant entre «  indigenous» et «« native ». Les polémiques sémantiques, qui ont pu être très vives, sont le signe de la politisation du champ, de la charge symbolique et affective des enjeux, pour l’ensemble des individus concernés . Si on analyse un champ de l’action publique avec une démarche sociologique, les dichotomies évoquées ont tendance à perdre beaucoup de leur sens. Ce travail est justement fondé sur le refus de séparer le monde des mouvements indiens de celui de l’Etat, et la sphère des acteurs les plus radicaux de celle des modérés ; l’idée étant qu’ils participent tous au même champ, malgré, ou plutôt grâce à leurs affrontements autour des mêmes problèmes. Certes, les idées légitimes dans le champ ont évolué, mais il existe une certaine continuité institutionnelle et une mémoire partagée par l’ensemble des acteurs.

Tant qu’un consensus demeure sur l’idée qu’il existe un «problème indien» et qu’il doit faire l’objet d’une action publique spécifique, on considère qu’il existe un champ de la politique indienne au Mexique ou ailleurs. Cela implique que ne seront en général pas pris en compte les acteurs qui ont des programmes avec des populations indiennes sans que cette action soit justifiée par l’identité indienne des bénéficiaires, et pas non plus l’action d'acteurs indiens qui ne s’organiseraient pas à travers cette catégorie. Le champ est donc dessiné de manière constructiviste, ce qui permet de montrer comment s’opère un travail sur les limites du champ. Dans un pays comme le Mexique, en effet, séparer la population indienne de la non-indienne est un jeu bien délicat, en dehors de la modalité de l’auto-définition.

L’importance de la perspective historique.

La perspective historique a été utilisée pour souligner les phénomènes de sentier institutionnel et de succession des générations dans les deux domaines, et pour mettre en valeur les influences d’un «temps mondial» et les différentes phases de l’internationalisation.

Le premier intérêt d’une perspective historique dans notre démarche est de comprendre l’importance des facteurs internationaux dans l’institutionnalisation des deux champs au Mexique, en prenant en compte des périodes où le Mexique était beaucoup moins ouvert sur l’extérieur et où les acteurs transnationaux et internationaux ne s’intéressaient pratiquement pas à ce pays (jusqu’en 1980). De même, les transformations de la structure de l’Etat et des acteurs non-gouvernementaux mexicains permettent d’expliquer l’organisation formelle que prend un champ à chaque période. Comme l’a bien montré l’institutionnalisme historique, la structure politique nationale n’est guère susceptible de connaître des transformations brutales, son évolution tend à être prise dans un «sentier institutionnel» . L’histoire est donc ici avant tout le moyen de montrer les spécificités des trajectoires nationales et locales, qui restent en tension avec les cycles formels du politique et la diffusion internationale de nouveaux modèles. La démarche sociologique nous a mené à mettre en valeur des effets de génération dans les deux champs, grâce à l’étude des trajectoires personnelles. Les militants des années 1970 écologistes et indigènes qui contestaient les idées dominantes dans leur domaine, sont ainsi parvenus aux postes de direction dans les années 1990.

Au cours de cet exposé, on fera de plus en plus de place à la « généalogie » des deux champs vis-à-vis de leur «histoire», selon l’acception qu’Arjun Appadurai donne à ces deux termes à propos des études d’aires culturelles: « Si la généalogie des formes culturelles étudie leur circulation à travers différentes régions, l’histoire de ces formes étudie, quant à elle, leur ancrage domestique à l’intérieur d’un usage local » . Ces deux démarches sont présentées comme complémentaires, puisque la première mène ensuite à l’étude de l’indigénisation des dispositifs importés, la seconde à l’étude des interactions de plus en plus larges à partir d’une trajectoire spécifique. Dans ce sens, l’histoire de l’allongement des chaînes d’interdépendances par-delà des frontières plonge ses racines loin dans le passé . Comme le souligne Zaki Laïdi, le comparatiste et l’analyste du transnational partagent l’objectif d’étudier l’articulation entre le temps mondial et le temps du pays étudié . La fin du régime soviétique et l’accélération de la mondialisation économique constituent un tournant historique important et c’est dans cet "après" que la deuxième partie de ce travail étudiera l’institutionnalisation des deux champs globalisés, influencée par un contexte d’interdépendance jamais encore observé. Cependant, on ne prendra pas la notion de Temps mondial telle qu'elle est définie par Laïdi, mais dans le sens moins sophistiqué que lui attribuent souvent les historiens et des transnationalistes : chaque époque est dominée par certaines matrices cognitives et normatives qui tendent à se diffuser au niveau mondial.

L’approche historique permet de ne pas essentialiser nos objets : on insistera sur les différents sens qui sont donnés suivant les époques aux objets «nature» et «indien», puisque la manière de penser le problème donne déjà la moitié de la solution. Afin de ne pas procéder à une «quête sans fin des origines», on situe la naissance des deux dispositifs au tournant entre le XIXème et le XXème siècle. C’est le moment où les nouveaux experts des sciences de la vie et des sciences de l’homme parviennent à convaincre les gouvernants de prendre des mesures pour lutter contre les «dangers» qu’ils ont fait émerger : celui de la dégradation des milieux naturels et celui de l’hétérogénéité culturelle. Pointer cette naissance n’empêche pas de reconnaître que l’internationalisation des deux dispositifs connaît une première vague au tournant des années 1930 et 1940, mais qu'elle n’arrive en bonne place des agendas international et national, au même moment, que dans les années 1980. Il est possible de construire plusieurs grandes phases historiques, découpées à partir des grandes étapes du contexte macro-structurel (national et international) et de leurs résonances dans la trajectoire des deux champs. La mise en évidence de cette synchronisation constitue déjà une première explication de l’institutionnalisation des deux champs puisqu’elle suit les phases : naissance à l’époque libérale, époque du développement national, montée des contestations et internationalisation avec le tournant néolibéral, puis institutionnalisation dans les années 1990 . On verra que l’histoire de la conservation de la nature et de la «politique indienne» sont un bon révélateur des étapes de construction de l’Etat et de l’extension de ses «régimes disciplinaires» vers les ressources naturelles et l’hétérogénéité culturelle de sa population. Ces deux domaines suivent les transformations de l’imaginaire national.

Une méthodologie : étudier les champs de l’intérieur et depuis de multiples lieux.

L’exploration des deux champs a nécessité de se fixer sur un cas national, le Mexique, d’étudier précisément les trajectoires de groupes et de nombreux individus ; elle s’est également appuyée sur des entretiens dans les bureaux internationaux et nationaux de multiples organisations, sur des études de cas locaux et un travail de collecte documentaire.

Le choix du Mexique est en partie dû à une trajectoire personnelle durant et avant la préparation de cette thèse. Ce pays a un intérêt spécifique pour notre problématique : il est un des pays phares au niveau mondial pour l’action publique envers les indiens, et les indigènes mexicains sont, en valeur absolue, les plus nombreux de l’ensemble des pays d’Amérique latine; alors que le soulèvement zapatiste a représenté un événement du «temps mondial». Quant aux réserves naturelles, elles ont connu un développement tardif mais exceptionnel dans les années 1990; enfin ce pays est intéressant par son statut intermédiaire entre pays du Sud et pays du Nord, par sa relation unique avec les Etats-Unis. Nous avons finalement privilégié la perspective historique sur le Mexique, plutôt que de bâtir une comparaison entre plusieurs pays. La comparaison reste cependant présente indirectement dans ce travail , et la description des logiques internationales / transnationales des deux champs permet de prévoir de nombreuses évolutions analogues dans la plupart des pays d’Amérique latine. Le Mexique a l’intérêt d’être un pays connaissant à la fois une interdépendance internationale forte et une trajectoire nationale dont la spécificité est bien visible, dans le domaine de la politique indienne en particulier.

L’adoption d’une approche sociologique et compréhensive des deux champs globalisés nous a poussé à nous rapprocher le plus possible des milieux étudiés, composés par de nombreuses organisations. Il a donc fallu réaliser un grand nombre d’entretiens (plus de 150 entretiens enregistrés sur quatre ans), s’appuyer sur une étude des trajectoires individuelles et des curriculum vitae, pour reconstituer le fonctionnement des groupes d’experts-militants qui jouent les protagonistes dans l’institutionnalisation de ces thématiques. L’observation a parfois pu dépasser l’entretien formel, en particulier grâce à l’invitations pour certaines réunions tenues à Mexico DF, ou à l’accompagnement de certains techniciens dans leur travail de terrain dans les zones rurales. Dans certains cas, la recherche s’est enrichie de longues discussions non enregistrées avec des leaders communautaires, des techniciens, des militants, des fonctionnaires nationaux ou internationaux. Elles se sont alors déroulées dans des cadres aussi différents qu’une maison de bois dans un village situé dans la forêt à cinq heures de la plus proche piste carrossable, comme dans la Forêt lacandone ou la région des Chimalapas ou des bureaux aseptisés au vingtième étage des tours de Mexico ou de Washington. Après deux ans passés au Mexique, le retour en France a permis de reprendre le recul nécessaire pour pouvoir écrire avec la «distanciation» nécessaire, mais aussi participer à des groupes de travail, comme celui de « Biodiversité et ONG » (soutenu par le Programme Environnement Vie et société du CNRS), ou celui sur la « Participation sociale dans les projets de conservation en Amérique latine » (ERSIPAL-CREDAL) . Ces dernières activités ont permis d’établir des « généralisations contrôlées  », en observant comment les tendances observées au Mexique se retrouvaient dans d’autres pays du monde, à travers la présentation de multiples exemples de cas locaux.

Le travail de récolte de données, s’inscrit donc pour partie dans la perspective des études du militantisme. Les études du militantisme transnational commencent à se développer en France comme à l’étranger, et l’écologie militante a été étudiée «de l’intérieur», mais le milieu des ONG conservationnistes est en revanche négligé . Le travail de J. Siméant et Pascal Dauvin a renouvelé en 2002 les étude de la pratique humanitaire en se focalisant à la fois sur l’action multi-niveaux induite par l’internationalisation, et une perspective de «politiste-anthropologue». Certaines perspectives méthodologiques rejoignent celles qui guident ce travail, mais en particulier pour des questions de place et de nombre d’acteurs abordés, les entretiens seront nettement moins utilisés directement dans le texte. On s’est focalisé ici plus sur des groupes et des logiques structurelles que laissent transparaître ces trajectoires individuelles, que sur le vécu des individus, mêmes si quelques biographies sont présentées. Le choix d’une analyse multi-niveaux, se focalisant sur les chaînes d’interactions entre niveau international et niveau national, nous a obligé à multiplier les lieux d’observation et d’entretiens, - en suivant l’idée popularisée par l’anthropologie contemporaine d’une étude depuis des sites multiples . Les entretiens ont été menés en majorité dans la ville de Mexico car, tradition centraliste oblige, toutes les OIG, les ONG et les fondations internationales, les agences de coopération bilatérales, l’ensemble des agences étatiques et des grandes ONG nationales, les experts et les universitaires y ont leur représentation.

Afin de cerner plus précisément les dynamiques internationales et de multiplier les points de vue sur leur articulation avec le niveau national et local au sein de chaque organisation, on a dû également aller directement dans les bureaux internationaux pour mener des entretiens et récolter des documents. A Gland, en Suisse, à côté de Genève, on est allé au siège international de deux des plus grandes organisations conservationnistes . A Genève, on est allé voir des organisations qui travaillent en étroite collaboration avec le groupe de travail sur les populations indigènes de l’ONU. A Paris, on a travaillé au Siège de l’UNESCO où existent plusieurs programmes importants dans les deux champs, visité des organisations de défense des droits indigènes et rencontré des spécialistes de l’ethnobiologie ou des participants aux négociations internationales, comme la Convention sur la Diversité Biologique (CDB). Après avoir entamé la première étape d’écriture, un voyage à Washington a permis de rencontrer directement des acteurs-clé des deux champs dans les bureaux internationaux d’organisations dont nous avions étudié l’action au niveau national et local : la Banque Mondiale et la Banque Interaméricaine de Développement (BID), les principales ONG conservationnistes internationales, ainsi que des représentants d’organisations de soutien aux organisations indigènes ou d’autres experts-militants. Enfin, sans que les informations recueillies apparaissent directement dans ce travail puisque le projet de comparaison a été abandonné, on a réalisé en Colombie une série d’entretiens dans les champs de l’activisme indigène et écologiste qui nous ont permis de mieux voir la spécificité de la trajectoire mexicaine, mais aussi les récurrences des logiques transnationales.

Des études au niveau régional et local ont été nécessaires. D’une part on a donc fait des entretiens et recueilli des informations dans différentes capitales et autres villes des Etats fédérés du sud-est du Mexique (Campeche, Chetumal, Mérida, Oaxaca, Tuxtla Guttiérrez, San Cristóbal de Las Casas, Xalapa). Ces entretiens nous ont permis de mieux comprendre comment joue la logique régionale, interface entre les dynamiques nationales et celles des projets sur le terrain, de tester les hypothèses, d’étudier les perceptions sur le niveau national et international des membres de ces organisations qui sont placés au niveau régional. Plus utiles encore, les séries d’entretiens effectués dans et autour des réserves, avec les dirigeants communautaires et les employés locaux des réserves elles mêmes permettent de présenter une vision non « depuis le Mexique » sur les dynamiques internationales, mais « depuis le local»  sur l’ensemble des dynamiques. Après avoir fait ce travail de terrain dans plusieurs zones du sud-est du pays (Calakmul, Sian-Ka’an, Yum Balam, et Chimalapas ), celui de Montes Azules, dans la Forêt Lacandone du Chiapas a fait l’objet d’une étude plus approfondie.Cette partie du travail a permis de nous ouvrir aux perceptions de certains acteurs qui se situent eux-mêmes aux périphéries des deux champs; et à l’inverse de mesurer comment cette localisation peut aussi correspondre en fait à des individus possédant une forte position dans le champ, dans un contexte de légitimation par l’action locale et les liens forts qui peuvent aujourd’hui se tisser directement entre niveau international et projets « locaux ».

L’utilisation des sources documentaires varie nettement suivant les périodes traitées. Pour les développements historiques les plus anciens (jusqu’aux années 1970), les données sont principalement de seconde main, même si il a fallu parfois trouver des documents dans des archives et les réinterpréter dans notre perspective. Il s’agit de littérature publiée (importante sur l’indigénisme et très faible pour les réserves naturelles au Mexique), et de documents de littérature institutionnelle. Pour les années post-1970 (à partir du chapitre 3), on a donc beaucoup utilisé les informations issues des entretiens et de l’observation, et beaucoup de documentation à diffusion restreinte émanant des acteurs participant aux deux champs. Comme dans tous les champs où l’activisme transnational est présent, internet est également une source particulièrement importante mais qui ne se suffit pas à elle même. Entre le début de ce travail en 1998 et sa finalisation, la littérature sur les deux champs, au Mexique surtout, s’est considérablement enrichie. Par exemple, les réseaux indigènes transnationaux sont devenus un thème de recherche universitaire, alors que l’action multi-niveaux des acteurs transnationaux a connu un nombre croissant de publications. En revanche, il faut noter que le secteur international des réserves naturelles n’a pratiquement pas fait l’objet d’études de la part des politistes, ni le croisement entre luttes indiennes et luttes environnementales.

On évoquera dans le chapitre préliminaire les références françaises et anglo-saxonnes majeures qui ont guidé le cadre de cette recherche. Quelques auteurs latino-américains y figurent aussi, mais on peut noter qu’il existe sur ce plan théorique un certain décalage avec les études produites au Mexique. Par exemple, on trouve une vaste littérature dont on a tiré parti, sur l’indigénisme, sa trajectoire et son avenir , mais il s’agit de réflexions sur l’histoire des idées, sur les rapports historiques de l’Etat avec les populations indiennes, ainsi que d’études de cas locaux ou de rapports d’activités de l’agence publique responsable. On ne trouve pratiquement pas d’étude de sociologie de l’action publique sur ce secteur d’activité de l’Etat mexicain, alors que celle-ci se développe dans d’autres domaines.

Le domaine des politiques de l’environnement, aujourd’hui bien étudié par l’approche sociologique de l’action publique pour ce qui est de la France et des pays du Nord en général, reste en revanche cruellement absent des productions mexicaines, alors que les développements ont été très rapides durant les années 1990. Il y existe une assez large littérature sur les mouvements indiens et quelques rares études universitaires sur les mobilisations environnementales, avec un cadre théorique actuellement en reconstruction. Les études comparatives des mobilisations sociales ont servi à affûter les outils permettant d'étudier cette «globalisation par le bas». En effet, les mouvements ouvriers et syndicaux, puis, à partir des mobilisations de mai 1968, ceux qu’ont a alors appelés les nouveaux mouvements sociaux, sont un des révélateurs essentiels de la diffusion mondiale des problématiques légitimes et, in fine, de la convergence des ordres politiques internes . Cependant, le Mexique, par sa place dans « l’extrême occident »  et par ses élites cosmopolites, est un pays où les nouvelles revendications politiques, mais aussi les réflexions théoriques issues des pays du Nord, ont une forte résonance. Le faible nombre d’études qui traitent des connexions internationales et transnationales des champs de la conservation de la nature et des droits indiens au Mexique , explique aussi l’importance que l’on a dû donner à la collecte de données par les entretiens.

Plan et objectifs.

La confrontation des politiques de conservation de la nature et des politiques du renouveau indien a été divisée en une première partie, qui présente la généalogie des deux champs, et une seconde, qui analyse leur fonctionnement multi-niveaux. Chacune est divisée en deux sous-parties qui sont précédées d’une introduction dressant le contexte général de la vie politique mexicaine et de son articulation avec l’ordre international pour chaque période, et permettant de montrer que les champs étudiés ne sont pas vraiment autonomes, mais dépendent de dynamiques politiques plus larges .

Dans le premier chapitre qui présente le cadre théorique, on précisera les notions utilisées tout au long de la thèse et on proposera une perspective générale pour analyser cette institutionnalisation des champs globalisés, à travers leur fonctionnement interne et leur relation au contexte. Ce chapitre préliminaire traite, dans un second temps, des fondations imaginaires et scientifiques de la conservation de la nature et de la défense des peuples indigènes, avant même les premières politiques de modernisation de la fin du XIXème siècle qui marquent le point de départ formel des deux champs.

La première partie de la thèse, consacrée à l’analyse généalogique, depuis l’émergence des préoccupations pour la conservation de la nature et la défense des indigènes, les premières diffusions internationales à travers des réseaux d’experts (première sous-partie, pour la période avant 1970), et jusqu’à la formation de systèmes d’acteurs de type champ globalisé (seconde sous-partie, entre 1970 et 94). Dans un premier temps on mettra en évidence l’émergence séparée des deux thématiques au tournant du XIX et du XXème siècle, les parcs nationaux aux Etats-Unis et l’indigénisme au Mexique, ainsi que les premières tentatives de diffusion internationale qui semblent toutes deux prometteuses (Chapitre 1). Puis il sera question de l’époque du développement national entre 1940 et 1970 à laquelle correspondent les figures de l’indigénisme d’Etat et du parc national. Alors que le dispositif indigéniste se met en place au Mexique mais s’exporte avec difficulté dans le continent, celui des parcs nationaux connaît une diffusion progressive au niveau mondial, mais reste dans une situation de semi-abandon au Mexique. (Chapitre 2). La seconde sous-partie est consacrée à la la phase de contestation et de transformation des modèles politiques légitimes, et de croissante interdépendance internationale. C’est l’époque où les réseaux d’experts et la circulation des idées prennent une nouvelle ampleur et deviennent des champs globalisés. On décrira tout d’abord la construction d’un secteur international de la conservation de la nature qui s’implante au Mexique à partir du milieu des années 1980 (chapitre 3) puis on montrera comment la question indienne parvient jusqu’aux arènes internationales à travers l’activation de réseaux transnationaux très dynamiques (Chapitre 4). Enfin on montrera comme l’internationalisation de la question indigène est très liée à une alliance avec le régime environnemental (Chapitre 5).

La seconde partie de la thèse présente une analyse structurelle et multi-niveaux des deux champs et de leur intersection pour la période que nous considérons comme actuelle (1994-2001). Dans un contexte de forte interdépendance internationale et de multiplication des acteurs transnationaux, les arènes globales, nationales et locales des deux champs sont fortement intégrées. Malgré ce que semblait promettre l’effervescence de 1992, les deux champs ne connaissent pas la même institutionnalisation, puisque celui de la conservation de la nature connaît une croissance rapide - et le Mexique est cette fois l’exemple même de l’intégration du champ, alors que celui des droits indiens a des succès plus mitigés tant au niveau international que mexicain. On analysera de manière comparative la structure qu’a prise l’institutionnalisation des deux systèmes d’acteurs (chapitre 6), puis les ressources disponibles, les jeux de pouvoirs, et les stratégies de diffusion qui existent dans les arènes internationales des deux champs (chapitre 7). Un nouveau champ «écologico-indigène» émerge grâce à la diffusion des nouvelles revendications pour «la double conservation» (diversité naturelle ET culturelle) qui se diffuse rapidement dans les milieux militants d’Amérique latine. Sa croissance, beaucoup plus robuste au niveau international qu’au niveau mexicain, permet de souligner la persistance d’une trajectoire mexicaine malgré la forte interdépendance. (Chapitre 8).

Les deux derniers chapitres sont consacrés à une analyse depuis le local des champs de coopération internationale, au niveau international et national. Cette présentation de cas locaux a pour but de montrer comment la spécificité de la trajectoire locale reproduit et transforme le fonctionnement des deux champs (comme le fait la trajectoire nationale pour les influences internationales). On présentera le cas de la Forêt Lacandone : il a une place unique dans le champ de la politique indienne, à cause du soulèvement zapatiste de 1994, et il a une grande importance dans celui de la conservation de la nature, à cause de l’existence de la célèbre Réserve de la Biosphère de Montes Azules, située une zone éminemment indigène (Chapitre 9). Puis on analysera comment s’opère l’inclusion des acteurs locaux dans les deux champs analysés précédemment et comment la «construction du local» est une dimension essentielle des champs globalisés (chapitre 10).

En résumé, cette confrontation des politiques de conservation de la nature et des politiques du renouveau indien, analysée à partir du Mexique, possède deux objectifs qui structurent l’ensemble de notre travail :

1) Une telle confrontation a d’abord un intérêt pour l’analyse des institutions qui se développent à travers les relations internationales et transnationales. Le premier objectif est de proposer et de tester un cadre d’analyse pour l’institutionnalisation internationale de ce qu’on a appelé dans les années 1980 les « nouveaux mouvements sociaux». Comment caractériser les constantes de ce phénomène ? Tout d’abord, l’unité d’analyse choisie permet de mettre en lumière la formation de systèmes d’action collective et de socialisation partagée, auxquels participent autant des acteurs nationaux qu’internationaux, gouvernementaux que non-gouvernementaux, et où la différence entre experts et militants s’estompe. Cette optique systémique, où l’unité d’analyse est appelée champ globalisé, permet d’expliquer les similitudes observées entre l’internationalisation des politiques de conservation de la nature et de celles du renouveau indien ; de souligner à la fois la collaboration et les conflits à l’intérieur de ces systèmes d’acteurs. D’autre part, deux logiques de fonctionnement de ces champs sont distinguées comme deux polarités, et que l’on appelle réseau transnational de militants lorsque la revendication des droits est privilégiée, et secteur internationalisé lorsque domine l’optique gestionnaire et que les politiques sectorielles des Etats y sont totalement intégrées . Cette tendance à l’institutionnalisation mène-t-elle progressivement tous ces systèmes d’acteurs de la première logique vers la seconde, ou assiste-t-on à un renouvellement de la contestation et à une coexistence de ces deux logiques ?.

Le cas du Mexique est représentatif de la tendance à l’homogénéisation des politiques de conservation de la nature et indigéniste, que connaissent la plupart des pays traversés par la vague d’internationalisation. Il illustre aussi clairement la résistance des spécificités nationales et locales.

2) Cette confrontation est aussi très riche pour une perspective d’histoire de idées ou de réflexion sur les dilemmes contemporains de la condition moderne. Le second objectif est de montrer les nouveaux liens qui unissent politiques de conservation de la nature et politiques du renouveau indien ; de retracer la diffusion du «programme de défense de la diversité culturelle ET naturelle», ensemble d’idées qui prennent une place centrale dans les discussions actuelles sur le sens même du développement dans les pays du Sud. A partir d’une certaine critique du «développement» et d’une revalorisation des savoirs des populations traditionnelles pour résoudre la crise environnementale globale, certains penseurs et militants défendent l’existence d’un lien incontournable entre préservation de la diversité culturelle et de la diversité naturelle. A la croisée de plusieurs disciplines scientifiques (agroécologie, ethnobiologie), d’une critique épistémologique et de l’utopie d’une modernité alternative, la constitution de ce discours de défense de la diversité locale doit être analysée comme faisant partie intégrante du processus de globalisation.

Le d majuscule de Développement signifie que l’on renvoie à l’ensemble du projet, avec tous les organismes qui s'y consacrent, et les discussions théoriques attenantes. Pour une analyse du développement en tant que programme historiquement identifiable : cf : Gilbert RIST, Le développement, histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Po, 1996 ; Arturo ESCOBAR, Encountering Development: the Making and Unmaking of the Third World, Princeton, Princeton University Press, 1995.

Voir par exemple la préface écrite par Will KYMLICKA, sur le décalage entre les débats nord-américains et français. La note de la traductrice qui lui succède est également très instructive sur la richesse du champ sémantique dans ce domaine, relativement au vocabulaire français disponible. Will KYMLICKA La citoyenneté multiculturelle. Une théorie libéraledu droit des minorités, Paris, La Découverte, 2001.

On renvoie en particulier à Catherine LARRERE et Raphaël LARRERE, Du bon usage de la nature, Paris, Aubier, 1997 qui sont familiers de l’oeuvre de certains auteurs nord-américains actuels. Voir aussi Didier FASSIN, « L’invention française de la discrimination », Revue Française de Science Politique, 52 (4), août 2002, pp. 403-423.

Voir la réflexion particulièrement explicite dans: Benjamin BARBER, Djihad versus Mcworld. Mondialisation et intégrisme contre la démocratie, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.

On renvoie aux notes 19, 22 et surtout au chapitre préliminaire.

Le terme que nous utiliserons beaucoup est issu des travaux de Norbert ELIAS, en particulier dans La société des individus, Paris, Fayard, 1991; et pour une évaluation critique du passage de son modèle aux relations internationales, voir Guillaume DEVIN, « Norbert Elias et l’étude des Relations Internationales », Revue Française de Science Politique, 45 (2), 1995, pp. 305-327.

Les anthropologues et les sociologues ajoutent au constat objectif un aspect essentiel : la conscience qu’ont les individus de cette interdépendance croissante. Cf. R. ROBERTSON, Globalisation. Social Theory and Global Culture, London, Sage, 1992; et Ulrich BECK, Anthony GIDDENS et Scott LASH, Reflexive Modernisation, Cambridge, Polity Press, 1994.

Trad. D. D. de « worldwide social relations which link distinct localities in such a way that local happenings are shaped by events occurring miles away and vice versa ». Anthony GIDDENS, The Consequences of Modernity, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p.64.

Pour le premier, voir en particulier Bertrand BADIE,  Le développement politique, Paris, Economica, 1994 (5 ème ed.). Voir aussi Olivier DABENE, La région Amérique latine, Paris, Presses de Sciences Po, 1997 (introduction p. 13-39). Pour le second, voir chapitre 1, ou l’ouvrage fondateur de Robert KEOHANE et Joseph NYE, Power and Interdependence. Worlds Politics in Transition, Boston, Little Brown and Co. 1977.

Dans cette étude, on insiste sur l’ancienneté du rôle des acteurs externes, et sur la continuité des trajectoires nationales : l’opération de modelage a pour résultat une silhouette toujours différente. Les cas où les exportations se font «depuis le Mexique» seront également soulignés. Cf. remarques dans la nouvelle édition de Guy HERMET et Bertrand BADIE, Politique comparée, Paris, Armand Colin, 2001.

Malgré l’ampleur de sa réflexion d’ensemble, il est ainsi difficile de souscrire à l’affirmation d’Anthony Giddens : « Il y a un gouvernement global et il y a une société civile globale ». Il cite pour argumenter les chiffres suivants : une vingtaine d’OIG au début du XXème siècle, 3000 aujourd’hui, alors que l’on passe durant la même période de 180 à 5000 pour les ONG transnationales. GIDDENS Anthony et BLAIR Tony, La troisième voie. Le renouveau de la social démocratie, Paris, Le Seuil, 2002. p. 165. Les ouvrages sur la société civile transnationale et les biens publics mondiaux seront cités et discutés dans le chapitre préliminaire.

Voir le dernier chapitre sur la construction du local. On trouve ici un des plus anciens transferts de concepts; qui passe de l'étude du monde physique à celle des sociétés humaines.

Pour une discussion des limites de la notion, voir chapitre préliminaire.

Cette étude s’appuie également sur l’idée que l’analyse du volet institutionnel de la globalisation ne peut pas ignorer les autres aspects du processus. Les volets économiques et technologiques, qui sont le plus souvent soulignés dans les études sur la globalisation, ne seront traités que de manière allusive. James MARCH et Johan OLSEN, Rediscovering Institutions. The Organizational Basis of Politics, New York, The Free Press, 1989; Sven STEINMO, Kathleen THELEN et Frank LONGSTRETH, Structuring Politics. Historical Institutionalism in Comparative Analysis, Cambridge, Cambridge University Press, 1992 ; Walter POWELL et Paul DiMAGGIO (eds.), The New Institutionalism in Organizational Analysis, Chicago, University of Chicago Press, 1991. (1 ère éd. 1983) ; Peter HALL et Rosemary TAYLOR, « La science politique et les trois néo-institutionnalismes », Revue Française de Science Politique, 3 (47), 1997, p 469-496.

On a vu ces dernières années un rapide développement des études sur la convergence et le rôle des facteurs externes dans la politique nationale, comme l’illustrent les évolutions tardives des études sur les transitions démocratiques. La "pensée métisse" et la circulation transfrontalière des imaginaires sont aussi devenues un domaine d’analyse fécond, au Mexique en particulier. Serge GRUZINSKI, La pensée métisse, Paris, Fayard, 1999 ; Serge GRUZINSKI, La colonisation de l'imaginaire. Sociétés indigènes et occidentalisation dans le Mexique espagnol XVI-XVIII° siècle, Paris, Gallimard, 1988 ; Jean-François BAYART, L’illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996.

L’expression fait référence à la notion de champ, avancée par Pierre BOURDIEU et qui renvoie donc à la fois aux relations de pouvoir et d’interdépendance au sein des systèmes d’acteurs (Voir par exemple : Pierre BOURDIEU, La leçon sur la leçon, Paris, Minuit, 1982, p. 37, « Quelques propriétés des champs » dans Pierre BOURDIEU, Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980, et Raisons Pratiques, Paris, Le Seuil, 1994). Cf. la définition limpide de Philippe CORCUFF, Les nouvelles sociologues, Paris, Nathan, 1995, p. 34 : « Le champ est une sphère de la vie sociale qui s’est progressivement autonomisée à travers l’histoire autour de relations sociales, d’enjeux et de ressources propres, différentes de ceux des autres champs. Les gens ne courent ainsi pas pour les mêmes raisons dans le champ (….). Chaque champ est alors à la fois un champ de forces - il est marqué par une distribution inégale des ressources et donc un rapport de forces entre dominants et dominés – et un champ de luttes – les agents sociaux s’y affrontent pour conserver ou transformer ce rapport de forces. ». Comme dans la pensée de Niklas Luhmann (et ses « sous-systèmes ») ou de Elias (et ses « configurations », associées également à la notion d’habitus), penser la relation complexe entre autonomisation et interdépendance des différents champs est difficile mais centrale. Le concept de « secteur societal » (Richard SCOTT et John MEYER, « The Organization of Societal Sectors » dans Walter POWELL et Paul DiMAGGIO (eds.), The New Institutionalism… , op. cit., pp.108-140) correspond assez bien à ce que nous entendons ici par  « champ », en particulier par l’insistance sur le degré variable d’intégration et la dimension multi-niveaux.

Les activités de coopération internationale sont depuis longtemps le reflet des priorités des pays financeurs et l’occasion de les diffuser vers les élites nationales. En fait, les activités ainsi désignées n’ont souvent de «coopération» que le nom car elles s’inscrivent dans une logique à dominante asymétrique qui supprime l’échange du don et contre-don et donc l’interdépendance du lien social. Jean Jacques GABAS, Nord-Sud : l’impossible coopération ?, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, p. 12.

Nestor GARCIA-CANCLINI, La globalización imaginada, Buenos Aires, Paidós, 1999 ; voir également Zaki LAIDI qui avance le même type de formule : Z. LAIDI, « Le temps mondial », dans Marie-Claude SMOUTS, (dir.), Les nouvelles relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 1998, p. 200: « éviter d’opposer un global homogène à un local supposé rebelle. »

On ne donnera pas pour l’instant de définition de ces expressions car cette définition doit justement être historicisée pour montrer la transformation des objectifs de ces politiques. Leur institutionnalisation renvoie à une transformation générale du contexte cognitif et normatif, sur des questions aussi cruciales que le sens du Développement et de la Nation

Même si la priorité semble être le domaine des Droits de l’homme. Margaret E. KECK et Kathryn SIKKINK, Activists beyond Borders,Transnational Advocacy Coalitions in International Politics, Ithaca, N.Y., Cornell University Press, 1997; Jackie SMITH, Ron PAGNUCCO et Charles CHATFIELD (Comps), Transnational Social Movements and Global Politics : Solidarity Beyond the State, Syracuse, N.Y., Syracuse University Press, 1997; Donatela DELLA PORTA, Hanspeter KRIESI et Dieter RUCHT (eds.), Social Movements in a Globalizing World, London, Macmillan, 1999; Alison BRYSK, From Tribal Village to Global Village, Indian Rights and International Relations in Latin America , Stanford, Stanford University Press, 2000.

L’expression est de Calliope SPANOU, Fonctionnaires et militants : l’administration et les nouveaux mouvements sociaux, Paris, L’Harmattan, 1991. Cette référence ainsi que l’expression « low politics » est tirée d’un article non encore publié de Sylvie OLLITRAULT Sylvie, « L’Europe, usages et construction de sources. Les ONG et le rôle des institutions européennes dans les mobilisations médiatiques. », présentation au Séminaire ‘ONG et Biodiversité, soutenu par le Programme Environnement, Vie, Société du CNRS, le 19 octobre 2002, à l’IRD, Paris (chapitre3 d’un livre du CRAPS – Lille, article à paraître) intro. Voir aussi OLLITRAULT Sylvie, « Les écologistes français, des écologistes en action », Revue Française de Science Politique, 51 (2), février- avril 2001, p. 105-130. L’expression « law –politics » est tirée de l’œuvre de Stanley HOFFMAN, « International Organization and the International System », International Organization, 24, (3), summer 1970, p. 401.

Mais cela ne signifie pas harmonisation des pratiques institutionnelles ni surtout harmonisation des «out-put», et la généralisation serait dangereuse, car de profondes différences marquent actuellement l’éventail des dynamiques sectorielles. Walter POWELL et Paul DIMAGGIO, « The Iron Cage Revisited: Institutional Isomorphism and Collective Rationality », dans Walter POWELL et Paul DIMAGGIO (eds.), The New Institutionalism…, op. cit.

Ce rapprochement est par exemple noté dans Margaret E. KECK et Kathryn SIKKINK, Activists beyond Borders…, op. cit. et Ann Marie CLARCK, Elisabeth FRIEDMAN et Kathryn HOCHSTETLER, « The Sovereign Limits of Global Civil Society . A Comparison of NGO Participation in UN World Conferences on the Environment, Human Rights, and Women », World Politics, 51 (1), oct 1998, pp. 1-35.

La première a même une connotation philosophique bien plus forte et renvoie aux racines de l’épistémologie occidentale. Il s’agit cependant d’une catégorie qui reste d’usage dans l’espace public et qui continue même à être utilisée par les acteurs du champ, bien qu’ils lui préfèrent en général d’autres catégories plus techniques (« ressources naturelles », puis « biodiversité », etc.). Pour l’étude de ces champs sémantiques : Cf . Pierre LASCOUMES, L’Eco-pouvoir, Paris, La Découverte, 1994 ; Corinne LARRUE, Analyser les politiques publiques d’environnement, Paris, L’Harmattan, 2000. Pour le cas français entre 1960 et 1971 , voir aussi Jacques THEYS  L’environnement à la recherche d’une définition, Notes de méthode N°1, Paris, IFEN, 1993, p. 47.

En termes d’action publique, de systèmes d’acteurs et de type de controverse, la thématique de l’environnement renvoie en fait à ce qu’on distingue habituellement comme le «gris» et le «vert». Le premier désigne avant tout les enjeux de la pollution et la problématique générale de la gestion de tous les rejets suscités par les sociétés industrielles. Le second concerne plus spécifiquement le secteur de la conservation de la nature, qui se préoccupe des ressources naturelles elles-mêmes. Aujourd’hui, avec les biotechnologies et l’imbrication profonde des systèmes techno-productifs et biologiques, avec la nouvelle réflexion sur la notion de risque, la distinction perd la pertinence relative qu’elle a pu avoir, mais les systèmes d’acteurs restent tout de même très largement distincts.

On utilise « origine », ici, dans le sens de lieu où les conservationnistes les ont trouvés. On verra que ce problème d’origine des espèces, ou de milieu touchés ou non touchés par l’homme est bien plus complexe.

En fait, cette problématique renvoie également à la conservation des plantes cultivées et donc à l’ensemble de pratiques de l’agroécologie et de la conservation, en dehors des réserves naturelles. Ces domaines seront évoqués pour montrer comment il existe une lutte sur les limites du champ et comment le référentiel du champ évolue justement vers des modalités multiples de conservation in-situ. Cependant, les réserves naturelles restent le centre du dispositif international, même si on peut le regretter…

On a en effet souvent souligné l’impossibilité de déterminer le système d’acteurs qui correspond à cette dernière à cause de l’éclatement des arrangements politico-institutionnels. Pierre LASCOUMES, L’Eco-pouvoir,…, op. cit. ; Corinne LARRUE, Analyser…, op.cit.

L’indigénisme désigne la doctrine et la pratique de l’Etat mexicain pour «intégrer» les indiens à la nation, «l’indianisme» fait référence aux doctrines des acteurs indiens eux-mêmes revendiquant une différence radicale avec la «civilisation occidentale». Le débat «peuples ou populations indiennes» a émergé principalement au cours de la juridicisation des débats, avec, comme toile de fond, les lois internationales sur «la liberté des peuples à disposer d’eux mêmes». La catégorie «Indien» est analysée à partir des années 1970 comme un signe de la domination coloniale, un marqueur identitaire péjoratif et une appellation homogénéisante ; même si des militants indiens veulent justement reprendre ce nom pour leurs luttes. On reviendra sur ces glissements et affrontements sémantiques dans le chapitre sur l’indigénisme 1940-1980.

La diffusion limitée de ce texte l’exonère du poids symbolique que peut revêtir l’usage des mots dans l’espace public. Cependant, en Amérique latine, ces termes renvoient en effet à toute l’histoire du continent, à toutes les projections et les rejets, mais aussi aux hybridités, déchirements et cicatrices, qui parcourent le vécu identitaire de la grande majorité de ses habitants. Il n’est donc pas question de nier les résonances politiques de ces polémiques sémantiques, mais le point de vue adopté ici s’en extrait momentanément, à partir d’une justification méthodologique.

On renvoie aux références du chapitre théorique, et pour un ouvrage général : Jeffrey KOPSTEIN et Mark LICHABACH (eds.), Comparative Politics. Interests, Identities, and Institutions in a Changing Global Order , Cambridge, Cambridge University Press, 2000.

Arjun APPADURAI, Après le colonialisme, les conséquences culturelles de la globalisation, Paris, Payot, 2001, p. 49 et il complète p. 120  et p. 121 : « En général, dans tout lieu social et temporel donné, l’étude de la longue durée en matière de consommation devrait impliquer l’exploration simultanée des histoires et des généalogies de pratiques particulières. »

Et la globalisation, au lieu d’être une nouveauté, se serait amorcée au XVème siècle, cf. in Roland ROBERTSON, Globalisation…., op. cit. Il insiste sur la naissance à cette époque des notions d’individu, de nation et d’humanité. Les auteurs les plus marquants des phénomènes transnationaux insistent ainsi sur leur ancienneté et sur l’importance de l’histoire pour comprendre leurs développements actuels Charles TILLY et Sidney TARROW, « La contestation transnationale », Cultures et Conflits, N° 38, 2000, p. 187-223 ; Jackie SMITH, Charles CHATFIELD et Ron PAGNUCCO. (Comps)., Transnational Social Movements and Global Politics: Solidarity Beyond the State , Syracuse, N.Y., Syracuse University Press, 1998 (voir conclusion) ; Margarett, KECK et Kathryn SIKKINK, Activists Beyond Borders…, op. cit. (et les travaux de Norbert Elias cités).

Zaki LAIDI, « Le temps mondial », dans Marie-Claude SMOUTS, (dir.), Les nouvelles relations internationales, op. cit. p. 190. On renvoie également à « Le temps mondial comme évènement planétaire », dans Zaki LAIDI (dir.), Le temps mondial, Paris, Complexe, 1997, pp.11-52.

Cette périodisation générale a donc de nombreux avantages, tant pour souligner les continuités que les ruptures ; elle prétend désigner la cohérence relative d’une séquence, non des bornages précis. Ici la périodisation sert avant tout à pointer une certaine configuration de l’ordre international, la domination d’un certain régime de vérité et de problématiques légitimes. Il existe une certaine unanimité des études historiques autour de l’idée de tournants de la fin du XIXème, du début des années 1940 et du début des années 1980.

Comme il serait cependant trop complexe dans ce travail de thèse de faire une véritable comparaison avec un autre pays (la comparaison avec le Brésil serait particulièrement révélatrice), nous essayerons d'évoquer cet esprit de comparaison à travers deux mécanismes : des références implicites que nous permet la connaissance de la même dynamique dans d'autres pays, des références explicites lorsque nous traitons la dynamique au niveau global car cette dernière reflète en fait la réalité de quelques pays sans avoir une véritable représentativité «globale».

Le groupe de travail BIONGE s’est réuni régulièrement entre septembre 2001 et juin 2003, et le travail actuel est dirigé vers la publication d’une synthèse des activités. Celui de l’ERSIPAL-CREDEAL (unité mixte du CNRS –Institut des Hautes Etudes d’Amérique Latine, Université Paris 3) a été lancé en octobre 2003 et continue aujourd’hui.

Pascal DAUVIN et Johana SIMEANT & CAHIER, Le travail humanitaire. Les acteurs des ONG, du siège au terrain, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, p. 24

Pour une perspective française sur les écologistes, voir en particulier : OLLITRAULT Sylvie, « Les écologistes français, des écologistes en action », Revue Française de Science Politique, 51 (2), février- avril 2001, p. 105-130. Sur les réseaux de militants, on renvoie au chapitre préliminaire qui discute ces travaux.

Pascal DAUVIN et Johana SIMEANT & CAHIER, Le travail humanitaire, op. cit.

George E. MARCUS, « Ethnography in/of the World System: the Emergence of Multi-Sited Ethnography », Annual review of Anthropology, vol. 24, 1995, pp. 95-117. Cf. aussi: Pascal DAUVIN et Johana SIMEANT & CAHIER, Le travail humanitaire, op. cit., p. 375-376 : « Varier d’échelle d’observation dévoile alors les lieux stratégiques pertinents, ceux, et ils sont souvent multiples, dans lesquels se déploient les calculs des acteurs. Cette variation des niveaux d’observation restitue enfin l’importance de la division du travail redoublée par la dimension internationale. »

A Gland, l’UICN (Union Internationale pour la conservation de la Nature) et le WWF (World Wide Found International). A Genève : le DOCIP (Documentation Center for Indigenous Peoples). A Paris : en particulier pour le programme MAB (pour les Réserves de Biosphères), le World Heritage Center (programme de la Convention sur le Patrimoine de l’Humanité), le programme « Peoples and Plants » et le programme LINKS (Local Indigenous Knowledges). Pour les organisations indigènes : Survival International et ICRA. A Washington : WWF-US, Conservation International (CI) et The Nature Conservancy (TNC), Natives Lands, etc.

Voir la carte de ces zones présentée en fin du chapitre 3.

On renvoie aux références bibliographiques des chapitres 1, 2, 4 et 6.

Pour l’Amérique latine, deux synthèses permettent de présenter les débats et mettrent à jour la biobliographie: Arturo ESCOBAR et Sonia E. ALVAREZ (eds.), The Making of Social Movements in Latin America : Identity, Strategy and Democracy, Boulder, Col., Westview Press, 1992, ainsi que Sonia E. ALVAREZ, Evelina DAGNINO, Arturo ESCOBAR, Cultures of Politics, Politics of Cultures. Re-visioning Latin-American Social Movements , Boulder, Col. Westview Press, 1998.

Pour l’application au Mexique des cadres d’interprétation transnationaliste, et leur discussion par des auteurs mexicains, voir : Foro International, 39, (4), N°158, oct.-dec. 1999. Les deux thèmes privilégiés sont les droits de l’Homme et les luttes environnementales dans le cadre de la signature de l’ALENA.

La quatrième sous-partie sur le local est précédée d’une introduction portant non pas sur le contexte historique, mais sur le cadre d’analyse utilisé pour les études locales. Pour chaque période, cette étude est précédée d’une introduction qui expose le contexte général de l’évolution de nos deux champs : - la structure internationale (et densité des OIG et ONG), - le type d’insertion du Mexique dans cette structure, - la structure nationale (modèle politique et rapport Etat/société civile) et le « référentiel global » de l’Etat mexicain, - le modèle légitime du Développement rural au niveau international et sa traduction au Mexique.

Pour un exposé plus riche sur cette opposition, voir la fin de la première partie du chapitre préliminaire.