AGRICULTEURS ITINÉRANTS
SUR ABATTIS-BRÛLIS




Localisation des régions d'abattis-brûlis. Source: FAO

Agriculture itinérante sur brûlis: De quoi s'agit-il?

Il existe plusieurs définitions de l’agriculture itinérante sur brûlis. Celle à laquelle il est fait le plus souvent référence nous est proposée par Conklin (1957) : est qualifié d’agriculture itinérante sur brûlis "tout système agricole dans lequel les champs sont défrichés par le feu et cultivés pendant une période brève pour être ensuite mis en jachère, le plus souvent forestière, à longue révolution".
À défaut d’être très précise, cette définition a le mérite d’être consensuelle.
L’ agriculture itinérante sur brûlis est essentiellement pratiquée en zone tropicale humide, qui est composée pour partie de forêt dense et de forêt claire.
Selon les sources, elle concerne de 300 à 500 millions d'individus et se pratique sur 2. 500 millions d'hectares. C’est sans conteste le mode d’exploitation des terres le plus répandu de la zone intertropicale.

Des pratiques agricoles dénoncées


La superficie des forêts diminue, la population humaine croît, la régression forestière est consécutive à l'accroissement des activités humaines. Au cours des dernières décennies, plusieurs publications, notamment de la FAO, ont été à l'origine de la dénonciation de l'agriculture itinérante sur brûlis (Watters 1971), même si l’appréciation a été corrigée par la suite (Brown et Schreckenberg 1998). Pour ses détracteurs, 70 % de la déforestation en Afrique, 50 % en Asie, 35 % en Amérique latine, sont imputés à l’agriculture itinérante sur brûlis, à laquelle on reproche d’appauvrir et d’éroder les sols. 5 % de la population mondiale exploite grâce à l’agriculture itinérante sur brûlis 30 % de la surface agricole exploitable. Avec de telles estimations, le rapprochement des traits "itinérant" et "extensif" de ces pratiques fait tomber le couperet : les détracteurs de l’agriculture itinérante sur brûlis la décrivent comme une méthode agricole qui gaspille la terre et les ressources. En complément de l'image erronée de milieu hostile et dangereux que les Occidentaux ont de la forêt tropicale, s’est développée une image, tout aussi fausse, de l'effet de l’agriculture itinérante sur brûlis sur le milieu forestier, étayée par des photographies et des chiffres dramatiques énonçant les dizaines d’hectares de forêt primaire engloutis à chaque minute qui passe. Toute tentative de visualiser l’ampleur du phénomène restitue l’image d’une coupe à blanc, faisant table rase de toute végétation ligneuse, telle qu'elle se pratique dans les futaies européennes. La vision apocalyptique de désertification qui se surimpose à la déforestation est une émanation de l’histoire de l’agriculture européenne, sur laquelle s’est forgé notre imaginaire collectif. L'amalgame entre "déforestation" et "désertification" est continuel et stigmatisé comme tel.

Des agriculteurs boucs émissaires

Plusieurs décennies d'actions de développement ont échoué, car elles étaient plus animées par des convictions préétablies que par une réelle compréhension des pratiques agricoles dénoncées. Lorsque les mouvements conservateurs et indigénistes ont pris de l'ampleur au cours des deux dernières décennies, la grande majorité des agriculteurs tropicaux sur brûlis se sont retrouvés sur le banc des accusés. Accusés d'être les principaux fautifs de la destruction du poumon de la planète. Les médias ont largement dénoncé l’agriculture itinérante sur brûlis comme principale amorce des gigantesques incendies qui, sous l'effet d'un phénomène climatique récurrent, ont embrasé les forêts d’Indonésie en 1997-98. Pourtant, images satellites à l’appui, les "auteurs" de ces feux étaient clairement les entreprises et les plantations agro-industrielles. Les "agents" de cette catastrophe sont la nationalisation des forêts, l’annonce par les Nations-Unies que les exploitations forestières ne sont pas destructrices, et le gel du droit de gestion communautaire des forêts indonésiennes… (Durand 1998).

Un système agricole victime des présupposées

Les paysans qui pratiquent l'agriculture itinérante sur brûlis sont les cibles de violentes attaques dont les médias se font régulièrement l’écho. Les choix qui sont adoptés en matière de développement prônent systématiquement une amélioration voire un abandon de ces pratiques, au profit d’autres plus productives et menées de manière intensive. Pourtant, on connaît mal le fonctionnement des systèmes agraires forestiers que l'on prétend vouloir modifier.
1 Un total désintérêt des agronomes : L’agriculture itinérante sur brûlis a toujours été cataloguée comme un système agricole simple et archaïque. Dans leurs écrits, les agronomes l'ont longtemps assimilée à de la cueillette, rapprochement péjoratif de leur point de vue, car suggérant une attitude passive, voire prédatrice du milieu sur lequel elle se pratique. L’agriculture, remise dans une perspective historique, est alors vue comme une création de l’homme lui permettant de "produire" sa nourriture en s’affranchissant de la nature.
2 Une vision linéaire de l’évolution de l’agriculture. Le rapprochement effectué avec la cueillette place ces pratiques dans une perspective évolutive linéaire de l’histoire de l’agriculture. L’agriculture itinérante sur brûlis est alors assimilée à une sorte de "proto-agriculture", sorte d'étape transitoire d’un processus évoluant de la cueillette la plus primitive vers l’agriculture occidentale la plus sophistiquée. Cette manière d’appréhender l’évolution de l’agriculture sous-entend que le rôle auparavant justifié de l’agriculture itinérante sur brûlis serait obsolète pour le futur. Outre le souci d’accroître les rendements, les progrès techniques permettent surtout de contrôler les facteurs nécessaires aux bonnes conditions de croissance des plantes (éclairement, humidité, température, apport en nutriments, élimination des pathogènes, contrôle de la sexualité…). En clair, le progrès agricole conduit à une inquiétante rupture entre nature et agriculture. Toutefois, les débats sur la bio-éthique qui font rage actuellement autour des OGM et de la vache folle, tandis que l’agriculture biologique émerge de plusieurs décennies d’anonymat, cristallisent la remise en cause collective d’une interprétation trop dénaturée de la notion de progrès. Par ailleurs, la vision linéaire de l’évolution de l’agriculture suggère que l’agriculture itinérante sur brûlis ne serait soutenable que dans le cadre d’économies de subsistance, à terme condamnées. Cette idée reçue est fort heureusement contredite par quelques études qui démontrent même que l’agriculture itinérante sur brûlis est parfois mieux intégrée dans l’économie de marché que certaines formes plus intensives d’agriculture (Dove 1983).
3 Une vision occidentale influencée par l’histoire de l’agriculture européenne. L’histoire de l’agriculture européenne montre que la forêt a toujours été perçue comme une entrave à l’avancée des champs. Les termes pour évoquer la sylve sont souvent empruntés au vocabulaire guerrier (milieu hostile, dangereux, envahissant). L’imaginaire occidental collectif à l’égard de la forêt tropicale décuple ce sentiment d’une forêt nuisible au bon déroulement agricole : " Pour les civilisations européennes du défrichement, du champ et de la pâture, la forêt tropicale et sa puissance végétale étaient à l’évidence obstacles à la mise en valeur des pays chauds et pluvieux "(Barrau 1986). Dans l’agriculture moderne, l’homme cherche à contrôler les facteurs naturels et à s’affranchir du bon vouloir de la nature. Le reproche sous-entendu est que l’agriculture itinérante sur brûlis est trop tributaire des événements naturels.

Une agriculture vouée à disparaître ?

Le devenir des écosystèmes forestiers est, sans conteste, menacé. Les populations humaines augmentent vite et vivent plus longtemps, les pressions sur les écosystèmes, leurs ressources et la biodiversité croissent rapidement. Dans bien des régions de la frange intertropicale, les populations forestières sont encouragées à la sédentarisation et ont à gérer un passage, souvent contraint, à la modernité. Sont-elles pour autant condamnées à renoncer à leurs pratiques agricoles ? C’est une réalité, ces systèmes agricoles vont devoir s’adapter. Mais ce n’est pas la première fois qu’ils auront à le faire. On aborde ici une autre idée préconçue, corollaire à l’image archaïque que l’on se fait de l’agriculture itinérante sur brûlis. Par archaïque – au sens passéiste, péjoratif et galvaudé du terme –, on sous-entend que l’agriculture itinérante sur brûlis est figée, donc incapable d’évoluer. Il suffit pourtant d’observer la prédominance des plantes exotiques au continent africain, cultivées dans n’importe quel champ du bassin du Congo, pour constater qu’il n’en est rien.

Finalement , l'agriculture itinérante sur brûlis se voit à tort reprocher ce qui fait justement sa force.

Repenser l’agriculture itinérante sur brûlis comme partie intégrante du fonctionnement des écosystèmes et non plus comme une abstraction de ces derniers se révèle une conversion intellectuelle difficile, mais nécessaire. Car c’est là que réside la force de ces systèmes agricoles : c’est parce qu’elle se laisse porter par les phénomènes naturels que l’agriculture itinérante sur brûlis participe dans bien des cas à la préservation de la biodiversité. L’amalgame, qui se veut négatif, entre l’agriculture itinérante sur brûlis et la cueillette ne fait que souligner le fait que l’activité agricole est indissociable des autres activités de production que sont la chasse, la pêche et la collecte. Ces activités ne sont pas simplement juxtaposées, elles interagissent. L’impossibilité de tracer une limite franche entre l’acte agricole et la cueillette souligne à quel point ces deux activités sont parties intégrantes d’un seul et même système de production, qu’il convient d’appréhender dans sa totalité (voir également le rapportVanimo-Kilimeri coordonné par C. Kocher-Schmid). Les agriculteurs sur brûlis ne sont jamais des agriculteurs stricts. Ils optent pour des stratégies de niches multiples où le sous-système agricole n’est qu’une composante d’un système de production plus généralisé, ce qui procure la meilleure garantie de stabilité et de durabilité à l’agroécosystème. L’agriculture itinérante sur brûlis est aussi une agriculture de "clairiérage", donc consistant à amputer la forêt. Cette ablation du couvert forestier est interprétée comme le préambule à une déforestation irréversible. C’est oublier que la forêt assure son entretien par un mécanisme de "clairiérage" naturel. Le chablis est le moteur du renouvellement constant de l’écosystème et est à l’origine de sa structure en mosaïque, faite d’une juxtaposition de micro-espaces qui composent la richesse biologique de l’ensemble. Dans cette perspective, le "clairiérage" à des fins agricoles n’est nullement "contre-nature", dès lors qu’il est temporaire, dynamique et que la taille des parcelles exploitées (en moyenne 0,5 ha, voir Tableau 4 dans partie II) est du même ordre de taille qu’une perturbation naturelle. Mettant à contribution le potentiel naturel de cicatrisation de la forêt, l’agriculture itinérante sur brûlis participe à l’entretien de la sylve. Réciproquement, la régénération forestière fait partie intégrante du système agriculture itinérante sur brûlis, ce qui permet d’en souligner une autre caractéristique forte : l’agriculture itinérante sur brûlis est un système agricole auto-régénérant (Bahuchet et de Maret 1994). Quoi de plus "sophistiqué" qu’un système qui perdure justement sans apport du moindre intrant extérieur…?!

Source : Dounias Edmond, La diversité des agricultures itinérantes sur brûlis , Rapport Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT)/ Future of Rainforest Peoples ( FRP)