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PROCESSUS INTERNATIONAUX LES PEUPLES AUTOCHTONES A L'ONU : GENESE D'UNE IDENTITE GLOBALE, AVATARS REGIONAUX ET LOGIQUE REPRESENTATIVE Source : Irène Bellier LAIOS-CNRS |
Depuis une vingtaine d’années, les représentants des peuples autochtones participent à
plusieurs groupes de travail de l’ONU, sous l’égide notamment du Haut Commissariat aux
Droits de l’Homme et de la Commission des Droits de l’Homme, afin de dénoncer les
situations d’exclusion et de discrimination dont ils sont l’objet dans le monde et retrouver une
place à égalité de droits et de dignité avec les citoyens des sociétés majoritaires. Dans les
soixante-dix-sept pays concernés par une présence autochtone sur tous les continents, des
organisations se sont construites, des alliances se sont forgées entre acteurs non étatiques, un
réseau mondial se tissant au fil des grandes conférences. Cela conduit les populations
autochtones à préciser les modalités de leur représentation sur la scène transnationale ainsi
que les enjeux de leur participation. Concernés directement par la mondialisation, ils
s’investissent sur tous les sujets, globaux et spécifiques, du développement durable, à la
résolution des conflits ou la santé publique en passant par à la lutte contre la bio-piraterie dont
les effets concernent leurs territoires et les conditions locales de développement de leurs
communautés.
La représentation est l’un des enjeux de ce mouvement politique par lequel les
autochtones entendent devenir des acteurs incontournables de la négociation avec les Etats, la
Banque Mondiale ou l’Organisation de la propriété intellectuelle. Mais c’est la construction
de leur expertise et la transformation des logiques politiques nationales qui conditionnent leur
succès. Examinant avec les concepts et les outils de l’anthropologie la dynamique de ce
mouvement, cet article évoque la manière dont les individus intègrent dans leur corps social,
un être au monde culturel, via l’appartenance à un ensemble qui entend être reconnu comme « peuple autochtone », et une valeur politique, via l’acquisition de compétences et la
connaissance des modalités par lesquelles se prennent les décisions.
La construction d’une identité générique
La notion de « peuple autochtone » a émergé durant les années mille neuf cent quatre
vingt à mesure que les instances onusiennes, après avoir été approchées en vain dans les
années cinquante, se saisirent de la question pour tenter de répondre d’une manière appropriée
aux problèmes de discrimination raciale, économique, sociale et politique que subissent
individuellement et collectivement les membres des minorités ethniques de la part des
sociétés majoritaires. Depuis la fin des années soixante-dix, des études ont été consacrées à la
formalisation du concept de « peuple autochtone », des discussions acharnées opposant
toujours les représentants des Etats et des organisations autochtones sur le bien fondé de
l’identification à un « peuple » ou à une « population », tandis que des variations lexicales
liées à l’historicité, à la philosophie et à la politique du concept d’indigénisme ont abouti à la
fixation du terme « autochtone » en langue française alors que les langues anglaise et
espagnole conservent les termes « indigenous » et « indigenas ». Aujourd’hui, l’expression « peuples autochtones » qui est plus souvent usitée au pluriel qu’au singulier, est retenue au
niveau déclaratif mais elle n’est acceptée sur un plan juridique que par quelques Etats.
Mobilisée par les organisations représentatives des communautés, peuples, nations et
nationalités autochtones, elle donne corps à une identité globale qui a pour vertu de mettre en
relief le destin commun, souvent tragique, de ces groupes ethniques et sociaux très
marginalisés dans les Etats, et pour inconvénient de ne pas définir précisément de qui il s’agit.
Le discours constituant de la Commission des Droits de l’Homme et les développements onusiens
Au sein de cette Commission, l’une des plus anciennes de l’ONU, un rapporteur
spécial a été nommé en 1971, par la Sous commission sur la Prévention de la Discrimination
et la Protection des Minorités pour étudier précisément les termes de la discrimination contre
les Peuples indigènes. Après sept ans de travaux consistants, le renommé professeur Martinez
Cobo, d’origine équatorienne, a produit le rapport (E/CN.4/ sub 2/1986/87 add 1-4) jetant les
bases de la réflexion développée à partir de 1982 par le « Groupe de travail sur les populations
autochtones » (GTPA). Ce rapporteur est considéré comme le père fondateur de l’identité
collective autochtone car il a défini les contours d’une approche qui s’affine au fil des ans,
grâce aux études réalisées par les experts indépendants de ce groupe de travail, notamment
l’une de ses présidentes les plus illustres, Mme Erica-Irène Daes, qui s’est penchée en qualité
de rapporteur spécial sur la question de la souveraineté permanente des autochtones sur leurs
terres, territoires et ressources (E/CN.4/Sub.4/2003/20). On peut considérer que les différents
critères retenus établissent le socle de l’identification à un « peuple autochtone » d’une façon
communément admise aujourd’hui par la communauté internationale, même si plusieurs Etats
restent très critiques, ce qui s’explique par la nature des oppositions entre Etat et peuple, sur
les plans philosophiques et juridiques.
Par Peuples autochtones, le rapport Cobo désigne : « des peuples et nations qui
présentent une continuité historique avec les sociétés précédant la conquête et la colonisation
de leurs territoires, qui se considèrent comme distincts des autres secteurs de la société
dominant aujourd’hui ces territoires ou qui en sont partie. Ils constituent aujourd’hui des
secteurs non dominant de la société et sont déterminés à préserver, développer et transmettre
aux générations futures leurs territoires ancestraux et leur identité ethnique, sur la base de leur
existence continue en tant que peuple, en accord avec leurs propres systèmes culturels, leurs
systèmes légaux et leurs institutions sociales ».
La définition onusienne qui sert de référence pour tous les continents et régions du
monde, souligne le rapport des peuples au territoire comme source et moyen de leur
subsistance. Elle pose le problème de la continuité historique des peuples actuels avec les
sociétés précédant la conquête et la colonisation des territoires, comme d’ailleurs le problème
de la situation des indigènes qui ont été expulsés de leurs terres ancestrales, ou qui sont
aujourd’hui migrants pour des raisons très variées (cf Morin et Santana, 2002). Cela donne
lieu à de nombreuses discussions entre les peuples qui se partagent un même territoire, avec
les Etats qui sont censés régler les situations dérivant des confrontations historiques, comme
sur les plans académiques, sociologiques, idéologiques, juridiques et politiques dont on
constate que les parties prenantes restent souvent marquées par les cadres nationaux de leurs
formations.
Le rapport des « autochtones » au territoire ancestral est assez clair dans le cas des
sociétés issues de la colonisation occidentale dans lesquels les Amérindiens, les Maoris ou les
Aborigènes, pour ne citer que quelques identités bien connues, se distinguent des Blancs,
arrivés ultérieurement. Dans un certain nombre de cas, des instruments juridiques de portée
internationale comme « les Traités, accords et autres arrangements constructifs » qui ont
d’ailleurs fait l’objet d’une étude spécifique (E/CN.4/sub 2/1999/20) par l’actuel présent du
Groupe de travail sur les populations autochtones, le professeur Alfonso Martinez (1999),
d’origine cubaine, attestent de diverses modalités de reconnaissance de ces entités « quasi
nationales » que sont les premiers occupants amérindiens, par exemple. Si le rapport à la terre
d’origine demeure extrêmement compliqué à régler au regard du développement des sociétés
nationales et de l’installation de personnes non autochtones sur les territoires ancestraux, il est
encore plus difficile à dénouer dans le cas de petites sociétés expérimentant des formes de
colonisation qui n’engagent pas le monde Blanc, comme c’est le cas en Asie ou en Afrique.
Dans ces deux continents, il est classique pour les délégués des Etats de s’identifier euxmêmes
comme « autochtones » alors même qu’ils représentent des Etats réprimant
l’expression politique des « petits peuples », comme c’est le cas pour les Karen de Birmanie,
les peuples Zo en Inde, les Kmer Krom du Vietnam, ou les Batwa en République
démocratique du Congo. La marginalisation des uns résulte de l’occupation sur une base
généralement non négociée mais parfois très ancienne des terres par les autres, et d’un partage
inégal des ressources de chasse, de pêche ou de cueillette. De fait, l’histoire de ces rapports
est encore à construire car la partie autochtone est souvent considérée comme « sans
histoire », en raison de sa langue qui est mal connue ou pas décrite et de l’absence de tradition écrite dans bien des cas. De même le territoire litigieux a-t-il souvent été considéré comme « sans propriétaire », en application du principe de Terra nullius qui a légitimé la distribution
des terres entre les conquérants occidentaux, lors même que les terres en question faisaient
l’objet d’une occupation saisonnière et que les usagers n’étaient pas à même de produire les
documents écrits légitimant en termes occidentaux un acte de propriété. C’est pourquoi, le
seul rapport à une terre d’origine ne suffit pas à établir une identité autochtone qui se nourrit
de deux autres ensembles de critères, relatifs les uns au processus de marginalisation au sein
de la société dominante, les autres à une identité ethnique définie « sur la base de leur
existence continue en tant que peuple, en accord avec leurs propres systèmes culturels, leurs
systèmes légaux et leurs institutions sociales ». Sur cette base, tout autochtone ne constitue
pas un peuple et tout peuple ne constitue pas un peuple autochtone. Cependant les Etats
modernes qui se confrontent à ces nouvelles demandes de justice et de reconnaissance en droit
et dignité, émanant de segments de leur population qui cherchent à s’organiser de façon plus
efficace, craignent la globalisation des revendications et hésitent à traiter sur les plans
juridiques et constitutionnels la réalité multiculturelle et composite des nations actuelles.
D’un forum international à l’autre, la montée en puissance dans les agences de l’ONU
Le mouvement autochtone a une histoire qui le conduit de la visite faite à la Société
des Nations, par Deskaheh, chef kayoga de la nation Haudenesaunee en 1923, restée
infructueuse, à la demande du Président de l’Etat bolivien devant l’Assemblée Générale de
l’ONU en 1948, sans succès elle aussi, pour aboutir, en 1977, à la conférence inaugurale
organisée, aux Nations Unies, par des organisations non gouvernementales de droits de
l’homme qui scellera l’entrée des Autochtones sur cette scène politique. Cela se concrétisera
en 1982, par la création du Groupe de travail sur les populations autochtones (GTPA) qui se
réunit une fois par an à Genève pour passer en revue les faits nouveaux concernant la
promotion et la protection des droits de l'homme et des libertés fondamentales des populations
autochtones. Le travail s’effectuant en commun avec les organisations autochtones, ce groupe
a constitué le premier forum public sur ces sujets et servi de remarquable lieu de formation à
la conscience politique pour des autochtones du monde entier. Cette histoire se poursuivra en
1994 avec la déclaration d’un jour, puis d’une année, puis d’une décennie pour les Peuples
Autochtones, à l’issue de laquelle devait être adoptée une Déclaration Universelle des Droits
des Peuples Autochtones. Dans la foulée, un nouveau groupe de travail ad hoc était mis en
place, en 1995, pour la négociation de cette déclaration qui, ayant été rédigée par les experts
du précédent groupe de travail puis adoptée par la sous-commission, ne pouvait être acceptée
en l’état par les Etats les plus concernés par la présence autochtone (USA, Canada, Australie,
Nouvelle Zélande, notamment). Dans ce groupe, ouvert aux seules organisations accréditées
par le Conseil Economique et Social, les autochtones ont obtenu le droit d’être partie
prenante, imposant de ce fait un mode de décision fondé sur le consensus plutôt que sur le
vote, revenant ainsi sur un principe appliqué dans tous les organes de l’Onu mais qui n’est
exercé que par les Etats. C’est au regard de cet objectif de partenariat actif, dans lequel
compte la voix autochtone, que se mesure leur demande de reconnaissance en droits.
L’attention de la communauté internationale culminera avec la nomination d’un
rapporteur spécial sur les Droits de l’Homme autochtones et la création, en 2002, d’un
instrument original au sein des Nations Unies. L’Instance Permanente pour les Questions
Autochtones marque l’entrée des experts autochtones au sein du domaine délimité par les
Etats. Cette montée en puissance politique s’accompagne d’une remontée des « questions
autochtones » dans l’institution, l’Instance étant placée près du Conseil Economique et Social
qui chapeaute 70% des activités onusiennes, au plus haut niveau de l’ONU, exception faite du
Conseil de Sécurité. Ce déplacement est à la fois apprécié et critiqué car en passant de Genève
qui a été le forum par excellence des autochtones, à New York, siège de l’ECOSOC, les
représentants autochtones craignent de perdre une base logistique et des habitudes acquises
avec le soutien bienveillant des Suisses et des Genevois. Pour être cosmopolite, New York est
aussi perçue comme une ville avant tout américaine, chère, difficile à habiter, dont l’accès est
soumis à des réglementations consulaires impossibles, et qui est surtout représentative d’un
Etat considéré comme n’étant pas « l’ami » des autochtones (Bellier, 2003). Le rattachement
de l’Instance Permanente à cet organe décisionnel revêt à mon avis deux significations. La
première répond à une logique d’affichage pour marquer le fait que les questions autochtones
ne se limitent pas au volet Droits de l’Homme mais concernent le développement,
l’environnement, la santé ou la propriété intellectuelle, et tous les secteurs que la communauté
internationale peut chercher à couvrir. La seconde semblerait correspondre à une logique
d’efficacité pour que l’ancrage de ce nouvel instrument suffisamment au coeur des Nations
Unies reflète la montée en généralité du problème et que son traitement par l’ensemble des
agences, des fonds et des programmes onusiens fût possible.
A l’heure où cet article est révisé (décembre 2004), une seconde Décennie a été
acceptée par l’Assemblée Générale, mais cet instrument devrait quitter le Haut Commissariat
aux Droits de l’Homme qui en assurait le patronage jusqu’à présent pour rejoindre la Division
des Affaires Economiques et Sociales, confirmant ainsi le mouvement entamé avec la création
de l’Instance Permanente. Alors que la première Décennie fait l’objet d’une évaluation
mitigée, au regard des efforts entrepris par les Etats pour améliorer leur partenariat avec les
populations autochtones, et surtout des moyens financiers mis au service de cette politique, la
Déclaration des Droits des Peuples Autochtones n’a pas été adoptée. Le groupe de travail sur
le Projet de déclaration sera sans doute prolongé d’un an pour que, au vu des progrès réalisés
par la négociation durant les dernières semaines, puisse enfin être adoptée cette déclaration
qui aura pris le double du temps nécessaire à l’Onu pour ce genre d’exercice (une moyenne de
6 ans). A l’issue de trois semaines tendues de négociation avec les Etats, le découragement
des organisations autochtones était notable en décembre alors que leurs représentants ont
considérablement travaillé à clarifier leurs positions sur les plans juridiques et politiques, sur
tous les continents mais surtout dans les Amériques du Nord et du Sud. Traduisant les pensées
exprimées par nombre de leaders amérindiens, se pose une question en cette fin de décennie :
à quoi cela sert-il de construire cet ensemble de compétences qui est requis pour s’inscrire
dans la constellation onusienne si les Etats ne font pas l’effort de sortir des cadres
constitutionnels qui génèrent la marginalisation des peuples autochtones ?
Un mouvement planétaire
Sur le plan des nombres et des enracinements territoriaux, certaines indications
s’imposent pour donner une idée de l’extension potentielle d’une identité générique liée à la
construction politique du mouvement autochtone. Sont en effet concernées, toujours selon les
sources onusiennes, environ 350 millions de personnes qui sont réparties sur tous les
continents, à l’exception de l’Europe sauf en son extrême Nord où vivent les Sami. Tous les
peuples constitués ou se reconnaissant dans le cadre politique des minorités ne sont pas
considérés comme « autochtones » au sens onusien de la définition. Sont en revanche
concernés les individus qui se reconnaissent comme appartenant à un peuple (auto
identification), qui disposent à ce titre d’une identité commune reconnue par les autres, qui
partagent une même langue, une culture, des institutions et qui expérimentent diverses
situations de marginalisation, au regard des sociétés majoritaires. Certains, comme au
Guatemala ou en Bolivie, constituent une majorité démographique avec plus de 70% de la
population d’origine amérindienne, d’autres représentent une minorité extrême comme en
Australie où les Aborigènes comptent pour moins de 2% de la population totale. Si plus de
60% des peuples autochtones se situent dans la zone Asie - Pacifique, ce sont les peuples
amérindiens du Nord, du Centre et du Sud des Amériques qui sont le plus mobilisés dans la
défense de cette identité, parvenant à ouvrir les cadres constitutionnels de la reconnaissance
comme peuples spécifiques. Chasseurs-cueilleurs, pêcheurs, mais aussi horticulteurs ou
agriculteurs, nomades, pasteurs, vivant dans tous les écosystèmes possibles, sur les côtes, sur
la banquise ou dans les marais, en plaine, dans les montagnes ou maintenant en ville, très
variées sont les conditions économiques de ces peuples. Sur le plan politique, les situations
sont également très différenciées. Certains peuples se sont vus reconnaître des droits par
traités – et le respect des traités est un véritable enjeu au regard des évolutions que certains
Etats, dont le Canada, entendent imprimer à un état des relations fixées au 19ème siècle.
D’autres peuples sont référencés dans les constitutions nationales, notamment celles d’une
douzaine d’Etats en Amérique Latine qui, depuis les années quatre-vingt-dix, ont ouvert leur
projet national au pluralisme culturel et linguistique. Mais la plupart des « petits peuples »,
dits aussi « premières nations » ou « peuples premiers », sont dans des situations de non droit,
pris entre des attitudes populaires et élitistes de rejet plus ou moins violent et des politiques
actives d’assimilation qui se traduisent par des formes variées d’invisibilité sociale ou
d’élimination physique. Dans la logique des raisonnements conduits par les grandes
organisations internationales comme la Banque Mondiale, le PNUD ou l’UNESCO, en termes
de pauvreté et de traitement social de l’exclusion, ils se considèrent comme « les plus pauvres
des pauvres » et c’est à ce titre que ces agences ont commencé de modifier leurs programmes
d’actions pour tenir compte des réalités sociodémographiques que les Etats masquaient. Avec
l’avancée des théories relatives au multiculturalisme, s’ouvre un fragile espace de
reconnaissance, dans la perspective de préserver la diversité culturelle et le patrimoine de
l’humanité (cf rapport du PNUD 2004).
Variantes régionales : brève histoire des mots et des rapports avec les sociétés majoritaires
Devant l’extrême variété des situations, il convient d’évoquer rapidement les
configurations régionales du mouvement, car pour être globale l’identité autochtone qui se
constitue dans l’espace public des politiques, n’en est pas moins l’objet de discussions âpres
qui engagent toutes sortes d’acteurs pris dans des histoires différenciées : Etats mais aussi
entreprises multinationales, ONG et acteurs universitaires, notamment juristes. On touche icià la manière dont, dans le contexte de la mondialisation, les mouvements sociaux se
structurent encore à l’intérieur des territoires nationaux même lorsque leur dimension
transnationale s’impose à l’évidence. Les Etats demeurent le cadre constitutionnel, politique
et juridique légitimant les organisations autochtones, en fonction de catégories politiques
reconnues dans le pays, organisations auxquelles ils peuvent s’opposer en refusant leur
reconnaissance, en interdisant leur expression sur la scène publique ou en emprisonnant leurs
leaders. Les Etats ne sont pas les seuls responsables des multiples situations d’exclusion que
l’on peut observer dans le monde, mais ils sont maîtres des jeux politiques, des valeurs qui
structurent une société et des instructions adressées aux agents administratifs, aux forces
armées, ou à la police pour maintenir l’état de paix sociale et la justice. Ils conservent une
puissance décisionnelle tant pour la signature d’accords internationaux que pour la mise en
oeuvre des recommandations des agences onusiennes ou européennes. Ce sont les
interlocuteurs des peuples autochtones à l’ONU.
Pour comprendre les rapports de force autour desquels vont se cristalliser des espaces
de sens, on doit mettre en perspective la manière dont est construite, révisée, enseignée
l’histoire nationale qui omet généralement les phases les plus obscures de la construction de
l’Etat. Il faut avoir à l’esprit l’histoire des mouvements de populations qui ne datent pas de la
dernière forme de la mondialisation même si on s’intéresse aujourd’hui explicitement, avec un
anthropologue comme Arjun Appadurai (1996), à la dynamique des flux et des rencontres
transnationales comme modalité de remise en question de l’Etat-nation. Pris dans cette
histoire des migrations concernant l’humanité, les peuples autochtones ne jouissent pas d’une
reconnaissance particulière, sauf lorsque sont rappelées à la mémoire collective les conditions
déplorables par lesquelles leurs déplacements ont été organisés.
On doit aussi avoir à l’esprit une histoire des mots, sur laquelle il faut encore travailler
en ce qui concerne le champ lexical de l’autochtonie, pour mettre en évidence les sémantiques
locales qui distinguent, sans toujours nommer explicitement ceux qui se reconnaissent dans ce
mouvement autochtone et qui défendent cette identité globale. En Inde, par exemple, on parle
des Adivasis comme concept générique désignant les « backward casts » et les « tribaux » qui
font l’objet de régulations spécifiques dans la Constitution. En Amérique du Nord, les« premières nations » sont reconnues, le champ lexical montrant une alternance indigenous /
aboriginal peu usitée en français onusien. En Amérique Latine, le terme « autochtone » n’est
pas vraiment acclimaté, mais les peuples, communautés, nations et nationalités indigènes sont
reconnus. Le terme « indigenas » / « indigenous » n’est pas considéré comme péjoratif alors
qu’il l’est devenu en contexte francophone où l’indigène, parce que le colonisateur lui a
assigné un statut inférieur, rejette cette terminologie qui le place dans la catégorie du colonisé,
le terme « aborigène » désignant les « autochtones » du Pacifique principalement. En Afrique,
l’expression « autochtone » fait aussi son chemin, mais pose un problème d’interprétation
dans un contexte marqué par l’ethnicisation du politique. Cela oblige les instances qui se
saisissent de la question, telle la Commission des Droits de l’Homme de l’OUA à qualifier
l’identification par rapport à un mode de vie, c’est-à-dire aussi un rapport à l’économique, ce
qu’elle fait en distinguant notamment les pasteurs et les nomades (« autochtones ») des
agriculteurs sédentaires. En Asie Orientale, les Etats font référence au concept de « minorité
nationale » pour parler des petits peuples, via une acception démographique du terme comme
en Russie « petit peuple ». La problématique des minorités qui ressortit d’une autre
convention à l’ONU vise à régler les positions dans l’espace politique, le plus souvent en
déniant tout droit collectif sauf, de plus en plus, développement du tourisme oblige, des droits
culturels qui sont diversement traités comme folkloriques.
Quelles que soient les dénominations locales, les communautés autochtones sont
marquées par la violence des rapports locaux, ce que l’on comprend mieux si l’on a en tête
l’histoire des conquêtes, notamment celles de l’Occident dont le déploiement des processus
colonisateurs coïncide avec le développement de ces sociétés régionales majoritaires,
blanches ou métisses, dont les bases politiques sont aujourd’hui contestées. Des vagues
successives et différenciées - car les modes de colonisation ne sont pas identiques en Afrique,
en Amérique du Nord, du Centre ou du Sud, et en Asie - ont, durant des années, relégué les
premiers occupants du lieu aux rangs de « sauvages », « primitifs » ou « arriérés ». S’il n’est
sans doute pas nécessaire de revenir sur la construction scientifique de ces catégories qui a été
largement discutée ailleurs, il convient de mentionner que les acteurs autochtones y font
référence continûment, pour dénoncer les situations de privation de droits dont ils sont l’objet,
légitimant ce faisant leur quête de droits d’un genre nouveau. Il ne s’agit pas seulement pour
eux de rappeler un passé de victimes qui est rendu d’autant plus proche que la mémoire des
ancêtres est sacrée. Les discours des représentants autochtones relatent au présent les
exactions dont ils sont l’objet. Telles, par exemple, ces attaques qui ont été évoquées lors
d’une demande d’enquête présentée en mai 2004, au Haut Commissariat pour les Droits de
l’Homme, à propos de la chasse aux Batwa-Pygmées pratiquée par les milices, en Afrique
centrale, à des fins de consommation : la chair du « petit homme de la forêt » rendrait les
soldats plus fort, paraît-il. Telles aussi l’installation d’une entreprise minière sur un site sacré,
d’une compagnie forestière sur un territoire de chasse, ou d’un grand barrage sur un territoire
de vie, en dépit du refus des sociétés amérindiennes, aborigènes, autochtones concernées.
Les récits d’origine, mais aussi les récits de rencontres avec les Blancs ou « les
autres » conquérants, sont très variés, souvent tragiques et toujours très instructifs. Ce
domaine narratif se prête à un mouvement actif de reconstruction des histoires qui vont de
pair avec le positionnement politique dans le champ de l’autochtonie. Des dates d’antériorité
sont parfois avancées – ainsi les Adivasi en Inde étaient-ils là bien avant l’arrivée des Aryens
il y a 6000 ans selon les documents distribués par une organisation, ce que les hautes castes
indiennes ne veulent pas admettre sous cette forme… Des dates d’arrivée, montrant que tel
peuple n’est pas là depuis toujours, sont re-pensées en fonction de la distribution ethnique
régionale. Des personnages autoproclamés « spécialistes » travaillent à reconstruire la
grandeur du passé sur un plan idéologique, comme cela se produit en région aymara (Bolivie,
Pérou, Chili) avec la revendication de l’empire du Tahuantinsuyo ou comme l’examine F.X Faugelle Aymar (1999, 2000) à propos de l’afrocentrisme. Au vu des innombrables conflits
d’interprétation possibles dans un champ où l’imaginaire collectif se frotte au politique, il
serait souhaitable de ne pas confondre les manifestations visant à repenser l’histoire officielle
du pays ou du lieu, avec les demandes de reconnaissance en droits et dignité qui marchent de
conserve avec la démocratisation des espaces publics. Dans la plupart des cas, ce sont les
tribunaux qui sont amenés à trancher la question de l’antériorité ou de l’origine, en s’appuyant
sur les preuves avancées par les peuples, les historiens ou les anthropologues.
Par ailleurs, il n’est pas toujours nécessaire de reconstruire l’histoire pour se prouver à
soi-même et devant les autres l’appartenance à un peuple autochtone. En effet, pour marquer
leur distinction d’avec les sociétés régionales ou occidentales, les discours autochtones
privilégient d’autres supports que la mémoire, qu’elle soit archivée ou non. Ils s’appuient sur
les cosmovisions (avec le concept des « 4 directions » ou l’invocation à la « terre mère », la
Pachamama andine, par ex.), sur des références au « créateur » ou aux esprits qui
accompagnent les autochtones. Ils revendiquent avec le concept des « 7 générations », un
fameux sens de la responsabilité qui a permis aux autochtones de survivre jusqu’à présent et
que les individus non autochtones, pris dans la matérialité épaisse de l’Occident consumériste,
ne connaîtraient pas. Force est de constater que la distance géographique entre les peuples
autochtones ne pèse pas grand-chose au regard de la volonté de montrer une histoire
commune.
En effet, l’imaginaire autochtone qui relie le passé, le présent et le futur, d’une
manière qui bouleverse nombre de conceptions temporelles dites « traditionnelles », est en
pleine construction à partir d’une multitude de sources convergeant sur la scène
internationale. Car c’est là, dans ces enceintes onusiennes ou ces vastes espaces de
conférences mondiales, que se produit l’échange des savoirs, des discours et des
représentations autochtones. L’étude de cet imaginaire qui a partie liée avec le développement
d’une conscience politique, mobilise certains historiens et elle engage sur de nouvelles pistes
l’anthropologue qui observe, avec intérêt, la migration des histoires et métaphores du monde
qui composent la mosaïque culturelle autochtone et le tissu de leurs positionnements
politiques. Leurs regards croisés, se saisissant d’autant de « fragments de nation » (Chatterjee,
1993) devraient enrichir le courant des études subalternes dans ce domaine de l’Histoire que
les peuples autochtones n’ont pas construit comme un savoir autonome et qui est oublié des
sociétés majoritaires. Que savent les Français des Kali’na de Guyane française, des Kanaks de
Nouvelle Calédonie, des Maoris de Polynésie ? Que savent les KhoiSan de leur propre
histoire et de l’Afrique du Sud en général ? Que savent les Cris du Canada des Gê du Brésil,
de l’Europe et du reste du monde? Comment se construisent ces savoirs ? On ne saurait trop
souligner l’intérêt d’une approche pluraliste des mémoires collectives que les sociétés
majoritaires négligent au détriment d’une connaissance plus approfondie d’elles-mêmes et de
leur propre diversité.
En conséquence, le rapport au territoire est fondamental dans l’identification d’un
peuple, mais il n’est ni exclusif ni suffisant. Comptent aussi ces importants critères que sont
les constructions identitaires, la reconnaissance de systèmes culturels distincts des systèmes
majoritaires, ainsi que la disposition de structures légales et d’institutions sociales propres.
Cela doit éclairer la compréhension du terme « autochtone », afin de le sortir des ornières
dans lesquelles le placent différents arguments invoqués, soit par les Etats pour défendre leur
souveraineté et droit à l’intégrité territoriale, soit par les universitaires pour qualifier la
dangerosité d’un tel mouvement au double motif qu’il validerait l’idéal d’un monde perdu,
supposément harmonieux et que la reconnaissance de droits privilégiés pour quelques
descendants aux ressources ancestrales d’un territoire ferait le jeu des populistes d’extrême
droite. Ainsi, selon Kuper, sachant que les revendications foncières sont la première cause des
guerres, le « retour de l’indigène », comme il le dit dans un article récent en anglais (2003),
serait cause de troubles au moment où l’on assiste à un mouvement diffus de réinvention des
identités et des traditions. On comprendra son argumentaire si l’on se saisit des contextes qui
marquent le terrain de l’empreinte des nationalismes politiques, ces formes du politique qui
génèrent l’exclusion des autochtones, que les universitaires endossent en s’appuyant sur le
supposé détachement du scientifique. Une autre approche est cependant possible qui ne place
pas le conflit au centre du problème en identifiant les autochtones comme la source des
divisions du corps national. Cette démarche, tout aussi scientifique, vise à lier la réflexion sur
le territoire et l’ensemble des représentations qu’elle revêt dans les perspectives autochtones,à la demande de reconnaissance en dignité et en droits qui est portée par le mouvement, ce qui
place le débat sur le terrain de la démocratie et des formes de pluralisme qu’il est possible
d’inventer ou de mettre en oeuvre.
De l’acquisition des compétences à l’expertise autochtone
Arrêtons nous à nouveau sur le plan sémantique qui nous intéresse car « nommer
c’est déjà reconnaître un peu ». La notion de « peuple autochtone » tend à se consolider pourêtre usitée dans les différentes agences et programmes des Nations Unies. Les
développements successifs des structures de dialogues en sont les formes d’instanciation les
plus notables, à travers l’existence de la Commission des Droits de l’Homme, d’une Instance
Permanente sur les Questions autochtones, de deux groupes de travail, de commissions
spécialisées dans chacune des agences, ainsi que la participation des représentants
autochtones aux grandes conférences planétaires depuis l990. De Vienne à Rio, Pékin,
Durban, Oslo ou Johannesburg, la référence à la notion de « Peuple autochtone » a fait son
chemin. C’est à noter car cela représente le moyen par lequel les représentants autochtones
entendent conquérir des droits collectifs, dans la perspective d’exercer LE droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes (reconnu notamment par l’article 1 commun des deux pactes de 1966
relatifs le premier aux droits civils et politiques, le second aux droits économiques et sociaux).
Ces droits culturels, économiques, fonciers, juridiques, politiques, sont contenus dans projet
de déclaration comprenant quarante-cinq articles qui est en cours de négociation. Pour cette
négociation qui dure depuis dix ans, sont en jeu la transformation des statuts et la possibilité
pour les autochtones de se voir reconnus comme des sujets politiques, acteurs de leur devenir.
Le terme « Peuple » a une valeur symbolique forte et une portée politique car il se
différencie du concept de « population », terme accepté et utilisé par les Etats sans discussion
car il n’a pas de portée en droit international. « Population » fait référence à une « collection
d’individus » et pas à un ensemble organisé qui pourrait se construire comme une « nation »
au sens moderne et occidental du terme. Si elle est fortement revendiquée par tous les
représentants autochtones, actuellement la catégorie « peuple autochtone » n’est retenue, sous
une forme modifiée encore une fois, que dans un seul instrument international de type
contraignant, à savoir la Convention 169 de l’organisation Internationale du travail (OIT) qui
a trait aux « Peuples Indigènes et tribaux ». Sur la scène internationale, on observe donc une
oscillation permanente dans l’usage des termes « population » ou « peuple », selon que des
représentants autochtones sont associés ou non aux travaux des agences de l’ONU (PNUD,
Banque Mondiale, UNESCO, etc.), et en fonction du degré d’officialité du document produit.
Les Etats retiennent le terme « population » qui autorise le comptage des individus, dans une
vision conforme de l’Etat contrôleur, de même que les agences onusiennes le font dans leurs
rapports finaux, mais pas dans leurs documents intermédiaires qui sont plus conformes aux
vues des organisations autochtones qui revendiquent la dimension identitaire que recouvre le
terme « peuple ». Le règlement de cette question qui a fait l’objet d’une mémorable
mobilisation des ONGs à l’ONU en faveur du S, dans « peoples » pour distinguer ce concept
de peuple, est notamment attendu de l’adoption d’une Déclaration des Droits des Peuples
Autochtones.
Représenter son peuple à l’ONU et construire une expertise
Avec la création de l’Instance Permanente sur les Questions Autochtones (IPQA), des
entités non étatiques reçoivent un début de reconnaissance de la part de la Communauté
internationale. Certes, le terme « peuple » n’a pas été retenu dans son intitulé, pour ne laisser
aucun doute sur la nature des organes directeurs de l’ONU que sont les Etats : les cinq
puissances permanentes du Conseil de sécurité défendant en général la souveraineté des Etats
et le principe de l’intégrité territoriale et admettant, en particulier, quelques entorses au
respect de ce principe comme l’a montré le déclenchement des opérations américaines en
Iraq. Mais pour les Peuples autochtones, l’IPQA est leur nouveau forum, comme le dit mieux
son nom en anglais (Permanent Forum en Indigenous Issues), qui est mandaté pour suivre
toutes les affaires les concernant dans l’ensemble de la constellation onusienne. Cet organe est
composé à parité d’experts indépendants, nommés par les gouvernements et par les
organisations autochtones (8 + 8), pour représenter chacune des grandes régions du monde
(Afrique, Amérique du Nord, Amérique du Centre, des Caraïbes et du Sud, Asie, Europe-
Arctique, Pacifique + 1 région par rotation trisannuelle).
Cela nous permet d’observer un changement radical de positionnement des
autochtones qui, d’invités occasionnels au groupe de travail, sont devenus membres de
l’Instance permanente. Cette mutation ne s’applique pas aux seules personnes physiques qui,
parce qu’elles bénéficient d’une certaine aura (un capital symbolique selon Bourdieu) à raison
des positions qu’elles prennent dans le groupe de travail, gagnent leur élection à l’Instance
permanente. D’une part, la pérennité de la nouvelle institution est le signe le plus tangible de
la reconnaissance des problèmes que pose la survie des peuples autochtones dans le monde
actuel. D’autre part, l’ensemble des autochtones revendique cette « intégration » dans les
hautes sphères de l’ONU, faisant de l’IPQA leur Forum que, à l’instar du groupe de travail sur
les Populations autochtones, ils vont nourrir de leurs contributions. Les autochtones « les plus
en vue » à commencer par le premier président de l’Instance permanente, d’origine Sami, ont
entretenu une relation d’identification entre les membres experts du groupe (qui sont les
interlocuteurs directs des représentants de l’ONU) et l’ensemble des peuples autochtones
dispersés sur le globe. C’est par la mobilisation des énergies collectives lors des réunions
annuelles auxquelles participent un millier de représentants (assemblées qui fonctionnent en
soi comme une métaphore de « peuples autochtones »), que les recommandations de
l’Instance au Conseil Economique et Social (organe de tutelle) reflètent les apports de la
communauté autochtone et contribuent à la fabrication de nouvelles normes internationales.
L’Instance Permanente qui, entrant dans sa quatrième année, a su gérer le renouvellement des
mandats des experts, témoigne de la volonté des autochtones d’être associés à la gestion des
affaires les concernant dans la perspective de maîtriser les processus de développement les
affectant aujourd’hui. Avec le temps, les discours se sont diversifiés, les compétences se sont
affirmées, les représentants autochtones démontrant une extraordinaire capacité à comprendre
et à se déplacer dans le système de l’ONU qui va, bien sûr, au delà des agences genevoises et
newyorkaises. Leurs relations avec leurs communautés de base se sont ajustées en
conséquence, ce qui leur est parfois reproché, tant il est difficile d’être à la fois dans le
système global et dans le système local.
En 20 ans, le Groupe de travail initial dit « sur les Populations autochtones » (GTPA)
a donc rempli sa mission d’institution capacitante, grâce au soutien de la Commission des
Droits de l’Homme, du Fonds Volontaire des Nations Unies (auquel contribuent les Etats et
les ONG pour financer les déplacements des leaders autochtones) et des ONG de soutien. Y
sont passés des milliers de représentants autochtones qui ont popularisé, chacun dans leurs
aires nationales et locales, les messages forgés dans les instances transnationales, stimulant en
retour de nouveaux développements. Ils se sont d’abord attelé à dénoncer la condition de
victimes dans lesquelles les politiques étatiques, les sociétés majoritaires et les conflits
régionaux les enferment, réalisant dans un premier temps la communauté des situations. Puis,
avec le Groupe de travail sur le projet de Déclaration qui fonctionne comme un espace de
médiation du sens, d’invention des droits collectifs et de construction des catégories
juridiques, ils se sont spécialisés en droit international. Enfin, en participant aux grandes
conférences mondiales, ils se sont mis en condition de formuler une voix autochtone sur
chacun des thèmes intéressant l’avenir de la planète, ce futur dans lequel ils entendent voir
leurs visions et pratiques reconnues : concernant par exemple la protection et l’éducation des
femmes et des enfants, la lutte contre le racisme et la discrimination, la gestion de
l’environnement, le partage de l’eau et des biens collectifs, la régulation des activités
extractives des compagnies transnationales, ou encore l’accès à la société de l’information...
En apprenant sur une base expérimentale à maîtriser les mécanismes onusiens, à l’aide
aussi de séminaires thématiques organisés par l’ONU, l’UE ou les ONG de droits de
l’homme, les représentants autochtones se sont forgé une véritable compétence qui les conduità mesurer l’importance d’inscrire un point à l’ordre du jour des Etats. Au fil des rencontres
annuelles qui les conduit dans toutes les parties du globe, un certain nombre d’entre eux sont
passés du statut de représentant d’un peuple sui generis et auto reconnus à la personne de
l’expert, choisi d’un commun accord par les organisations de base ou, à un niveau plus élevé,
pour représenter une région du mondei. Ce changement de statut s’accompagne de
l’acquisition de compétences discursives pour faire passer un message dans les quelques
minutes du temps réglementaire, de capacités de synthèse pour rédiger les rapports ou les
déclarations en séance plénière, et enfin de qualités politiques pour manoeuvrer sur un terrain
traversé par toutes sortes d’idéologies.
Sur ce dernier plan, on se penchera avec intérêt sur les rares travaux disponiblesévoquant la difficile prise en considération de la spécificité autochtone par les organisations
marxistes dans l’Amérique Latine des années soixante-dix, en lutte pour la démocratie (Albo
2002, Chase Smith 2002). On observera avec plus d’attention encore en ce début de 21ème
siècle si marqué par le renouveau religieux, les efforts déployés par les grandes religions
chrétiennes qui ne ménagent pas leurs efforts pour aider les communautés autochtones tout en
pesant sur leurs systèmes de pensée et leurs organisations sociales. Ultime conséquence de la
théologie de la libération en Amérique Latine ? Nouveau terrain de jeu des grandes sectes
protestantes ? Toujours est-il que le Conseil Mondial des Eglises, à vocation oecuménique,
appuie sans faillir les organisations autochtones et relaye sur le plan logistique les services de
l’Onu lorsqu’il s’agit de faciliter une rencontre entre leaders représentatifs afin de clarifier les
positions et d’avancer les possibles éléments d’une communauté de « voix ».
Ces compétences autochtones acquises au fil des pratiques font aujourd’hui l’objet
d’une transmission auprès des derniers arrivés : nouveaux représentants des organisations
historiques ou bien représentants de nouvelles organisations qui rejoignent la dynamique
autochtone à mesure que se propage la connaissance de ses travaux et que les Etats se
démocratisent. Elles s’appuient sur une gestion, passionnante à observer sur un plan
anthropologique, du rapport entre collectif et personnalités et sur l’importation au coeur du
système onusien de modalités propres aux sociétés amérindiennes (du Nord). Deux d’entre
elles méritent d’être signalées car elles s’appliquent à la totalité des rassemblements
autochtones à l’ONU. La première concerne le principe de l’assemblée générale (caucus) qui
rassemble quotidiennement, matin ou soir, l’ensemble des organisations présentes pour
discuter des problèmes à l’ordre du jour, sous une présidence bicéphale, à double parité de
genre et de langues (Anglais et Espagnol). La seconde des modalités propices à l’intégration
des vues autochtones est le principe de la décision par consensus, par lequel rien ne peut être
adopté (entre soi ou avec les Etats) sans l’assentiment actif ou passif de la totalité des
organisations présentes, ce qui donne force à la voix autochtone et conforte le sentiment de
son unité auprès des observateurs extérieurs.
On pourrait ajouter à ces deux modalités fortement structurantes du rapport entre
délégués autochtones d’innombrables signes de l’autochtonie en territoire onusien qui sont
très remarquables et se sont imposés par la coutume. Que l’on songe à ces formes de
spiritualité que les leaders invoquent pour accompagner les travaux des groupes de travail ou
de l’Instance dont chacune des sessions s’ouvre et se clôture par une prière en langue
autochtone. Souvent prononcé par des Amérindiens du Nord, cet exercice propitiatoire est
relayé à l’occasion par les chants sacrés émanant des représentations autochtones des autres
continents, des femmes pouvant tout autant invoquer ces mots sacrés, comme cela put être
observé lors de la dernière séance de l’Instance Permanente, consacrée il est vrai au thème des« femmes autochtones ». On peut aussi s’attarder sur les jeux de costumes dont les leaders
autochtones savent travailler les effets, pour renforcer le sens de leur identité en tant que
peuple au regard des non autochtones. À ce titre les délégués Sami qui portent toujours le
même costume, été comme hiver, à l’intérieur comme à l’extérieur, sont tout à fait
remarquables. Mais l’on observe aussi des variations significatives sur ce registre entre les
différentes instances et dans le temps, signe que l’autochtonie politique n’est pas figée dans
une sémiotique passéiste. Les signes ostentatoires d’identité, comme les perles, les plumes, les
sonnailles, les couleurs, les bijoux, etc. ou l’usage de la langue maternelle en séance,
concernent principalement les organes fonctionnant sur le mode du Forum (le groupe de
travail sur les Populations Autochtones et l’Instance permanente sur les Questions
Autochtones) et les moments plus médiatisés comme les sommets de la planète. Dans les
structures plus politiques et les confrontations juridiques (par ex. le groupe de travail sur le
projet de déclaration) les leaders autochtones adoptent le vêtement coutumier du diplomate en
séance informelle - jupe ou costume de type occidental, généralement sans cravate, dans les
tons sombres – et les signes distinctifs d’identité deviennent minimes.
En guise de conclusion
Une dynamique intéressante s’est enclenché à l’ONU, reflétant une nouvelle
géopolitique du monde, avec une explosion des pôles et des rapports de force qui, sur le plan
politique du registre de la contestation, rapprochent les autochtones des alter mondialistes et
des Etats émergents. Mais il n’y a pas de configuration stable des alliances. Ainsi la
dénonciation des méfaits de la mondialisation néo-libérale crée de nouvelles convergences en
les opposant aux puissants du moment que sont les Etats-unis, le Royaume-Uni et le
Commonwealth, la France et, dans l’ensemble, ces Etats occidentaux d’où émanent les
modèles de développement comme les firmes multinationales. Mais, les organisations
autochtones ne se prononcent pas à la seule vue de la puissance économique d’un pays car
c’est la manière dont elles peuvent faire avancer leurs idées qui les mobilisent sur un plan très
pragmatique.
Parti des organisations amérindiennes qui se sont développées du Nord au Sud du
continent depuis une vingtaine d’années, le mouvement autochtone concerne aujourd’hui
l’ensemble de la planète avec l’arrivée chaque année, aux Groupes de travail de l’ONU, de
nouvelles organisations issues des Etats et donc des territoires nationaux qui sont touchés à la
fois par la mondialisation et par les transformations politiques. Ainsi, sont progressivement
entrés dans le mouvement les peuples d’Afrique et d’Asie, tandis qu’à la suite de la chute du
Mur de Berlin, arrivaient les représentants des Petits Peuples du Nord de la Russie et de la
Sibérie. Aujourd’hui, ce sont les minorités nationales de Chine, du Laos, du Vietnam qui se
sentent concernées et qui, s’appuyant sur les membres de leurs diasporas, aux Etats-unis
notamment, s’efforcent de dénoncer devant la Communauté internationale les atteintes aux
droits humains dont leurs communautés d’origine sont l’objet. La cristallisation des conflits
dans un certain nombre de régions du monde est en grande partie due au déploiement des
grandes compagnies minières nationales et transnationales dans les zones les plus reculées où
se situent généralement les territoires autochtones.
La mondialisation aboutit à des logiques de changements économiques et sociaux dont
la solution passe, si tant est qu’il y en ait une dans le cadre de rapports de force très inégaux,
par la mobilisation de la scène internationale, via les grandes ONG des Droits de l’Homme en
ce qui concerne les autochtones, mais aussi à mesure que leurs représentants prennent pied
dans les négociations des agences de l’ONU (OMPI, Banque Mondiale, UNESCO,
commission des parties à la Convention sur la diversité biologique, notamment). Les
organisations autochtones (ONG) se construisent pour réagir à une atteinte particulière sur le
plan local, pour agir dans un sens politique au plan national en s’appuyant sur les formes
transnationales de campagne, pour capter des fonds et enfin pour s’efforcer d’être reconnus
comme acteurs de plein droit et participer au développement les concernant.
Mais les résistances restent fortes au niveau international. Ainsi le terme de Peuples
Autochtones n’a pas été retenu pour l’Instance, ce qui montre que le combat pour la
reconnaissance d’un statut équivalent à celui des Etats n’a pas été acquis. La déclaration des
Droits des Peuples Autochtones – qui a essentiellement une valeur symbolique- n’a pas été
adoptée dans les temps voulus, ce qui signifie que les Etats ne sont pas prêts à céder sur les
points essentiels que sont les droits fonciers et territoriaux, en relation avec le concept de droità l’autodétermination. Les directives opérationnelles de la Banque Mondiale ne permettent
pas une approche sensée du développement même si des efforts sont entrepris depuis
plusieurs années pour intégrer dans la réflexion institutionnelle le point de vue d’acteurs
diversifiés. Enfin, les moyens financiers nécessaires au fonctionnement des groupes de travail
et de l’Instance permanente ne sont pas garantis à long terme.
On doit donc relativiser l’idée que le mouvement autochtone vit aujourd’hui une
success story. Celle-ci n’est pas vraiment à l’ordre du jour, lors même que les développements
de la cause des peuples dits « premiers » dans la glose présidentielle française ont marqué un
changement de perspectives et que de plus en plus d’autorités nationales et internationales
chevauchent la vague de la préservation de la diversité culturelle, à laquelle contribuent les
peuples autochtones avec leurs 5000 langues et leurs implantations dans les zones de plus
grande diversité biologique. Les renversements rhétoriques par lesquels l’indigène n’est plus
stigmatisé comme « inculte, barbare ou à civiliser » sont à noter mais se pose toujours le
problème de l’incarnation des nouveaux discours sur le partenariat (titre officiel de la
décennie 1994-2004, recommandations du Sommet du Millénaire) en pratiques effectives
d’association des peuples marginalisés aux décisions les concernant : question d’éducation, de
promotion culturelle, de construction de la démocratie participative, de formation des juges
qui concernent la société majoritaire et pas seulement les segments isolés d’un pays.
Car les résistances sont encore plus fortes au niveau local des Etats. Le lien entre la
sphère onusienne des recommandations et la sphère territoriale dans laquelle sont attendus les
changements en termes de droits, tant de propriétés foncières que politiques ou culturels, n’est
pas évident. Les peuples autochtones restent le plus souvent maltraités par les élites nationales
qui signent les actes de concessions minières aux entreprises privées, ou par les élites
régionales qui défendent leurs prés carrés. Avec les nouvelles lois sur la sécurité et la lutte
contre le terrorisme qui sont adoptées depuis 2002 par la plupart des Etats à la suite des
attentats du World Trade Center, les organisations autochtones les plus contestataires sont
dans les situations les plus difficiles et l’on observe du côté des Etats, en Asie surtout maiségalement en Afrique ou en Amérique, une dangereuse tendance à confondre les agendas
politiques dans le sens de la répression des autochtones.
Si le dialogue reste le mot-clé des relations politiques qui se développent au plan
international, le passage de l’ordre des discours au registre de l’action est devenu le mot
d’ordre du prochain siècle. Cet horizon temporel, défini par la longue durée dans laquelle les
organisations autochtones inscrivent leur mouvement de résistance, ne masque pas l’urgence
d’entreprendre des politiques de sauvegarde dans différents domaines, du patrimoine culturelà la propriété intellectuelle, en passant par la résolution des conflits. Elles ne sont pas prêtes à
n’importe quel compromis et, sur cette base, malgré la diversité de leurs situations, elles
s’efforcent d’avancer à front commun, en forgeant par consensus les déclarations et positions
de négociation qu’ils présentent aux Etats. Comme ils le disent eux-mêmes, « nous avons une
longue tradition de résistance et nous travaillons pour les prochaines générations». Ils
n’entendent brader ni leur avenir ni leur vision du monde. Mais l’un comme l’autre leuréchappe en partie et c’est là tout l’enjeu d’un mouvement qui entend progresser sur une base
négociée.
Ouvrages cités
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Minneapolis, The Regents U. of Minnesota
Bellier I. (2003), “Dernières nouvelles du Groupe de travail sur le projet de déclaration des droits des peoples autochtones à l’ONU”, dans Recherches Amérindiennes au Québec, vol XXXIII, n°3, pp. 93-99.
Chase Smith Richard, (2002 , « Los Indigenas amazonicos suben al escenaria mondial.
Reflexiones sobre el accidentatdo camino recorrido », in Morin F. et Santana R. (eds), Lo
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Chatterjee P., (1993), The nation and its fragments. Colonial and postcolonial histories, Princeton, Princeton Univerity Press.
Documents de l’ONU :
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Martinez Cobo E., (1986) Study of the problem of discrimination against Indigenous Populations, E/CN.4/ sub 2/1986/87 add 1-4, ONU
Alfonso Martinez M., (1999) Study on treaties, agreements and others constructive arrangements between States and Indigenous Populations ; E/CN.4/sub 2/1999/20, ONU
PNUD (2004)Rapport Mondial sur le Développement Humain 2004, La liberté culturelle dans un monde diversifié,
F.X Faugelle Aymar (1999) « « Quel passé pour les Khoisan. Représentations, mémoire, héritages », Cahiers d’Etudes africaines, 155-156, XXXIX-3-4 : 979-985
(2000), « Naisance d’une nation noire. Multimédia, mondialisation et nouvelles solidarités », L’Homme 161/2002 : 75-90.
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Morin F. et Santana R., (2002), Lo transnacional, Instrumento y desafio para los puebles indigenas, Quito, Abya Yala.
i Certaines organisations, dite «parapluie» regroupent des dizaines d’organisations locales comme la COICA
(Confederacion de las Organisaciones Indigenas de la Cuenca Amazonica) en Amérique Latine, fédération
trilingue (espagnol, portugais, français) ou IPAAC (Indigenous Peoples Associations of Africa Council),
fédération bilingue (français, anglais) qui regroupe les organisations de l’Afrique noire et blanche, du Nord au
Sud du continent.