"Quand un pouvoir athée se mêle de questions religieuses:
les autorités chinoises face au dalaï-lama"

Entretien du GITPA avec Katia Buffetrille, ethnologue et spécialiste de la culture tibétaine, chercheur à l’École Pratique des Hautes Études (Ve section), membre du réseau des experts du GITPA pour l’Asie.


Tenzin Gyarso, 14eme dalaï lama, lors d'une conférence à Dharamsala en Inde,le 5 mars 2015. Ashwini Bhatia/AP

Q. Récemment, le journal Le Monde a publié un court éditorial sous le titre:
QUAND PEKIN DONNE DES LEÇONS DE BOUDDHISME AU DALAÏ LAMA
sur le problème de la succession du XIVe dalaï-lama. Pourriez-vous en dire un peu plus ?

On se trouve effectivement aujourd’hui dans une situation qui frise l’absurde. Les autorités chinoises qui revendiquent leur athéisme et qui, durant des décennies ont proclamé que la religion était « l’opium du peuple », ont décidé de s’impliquer dans la reconnaissance des réincarnations. En effet, le gouvernement chinois prépare l’après dalaï-lama, tout en semblant croire que la question tibétaine sera résolue avec la disparition du hiérarque.

La découverte au Tibet en 1992 de la réincarnation du XVIIeme Karmapa, chef de l’école des Kagyüpa, avait été entérinée par les autorités chinoises ainsi que par le dalaï-lama, alors que traditionnellement, celui-ci n’intervient pas dans le choix de cette réincarnation. Mais dans les cas particuliers du dalaï-lama et du panchen-lama, la règle exige que, alternativement et selon leur âge, chacun participe à la recherche de la réincarnation de l'autre en raison de la relation particulière de maître à disciple qui les unit.
En 1995, la réincarnation du Xeme panchen-lama, mort en 1989, est retrouvée au Tibet par les moines du monastère de Tashilhunpo qui collaborent secrètement avec le dalaï-lama.
Les autorités chinoises qui avaient refusé au pontife le droit de participer à la recherche, s’opposent alors à ce choix et enlèvent l’enfant et sa famille (dont on ignore tout jusqu’à aujourd’hui).
Ils désignent ensuite un autre enfant au moyen de l’urne d’or.

En désignant ainsi la réincarnation du panchen-lama, le gouvernement de la République populaire de Chine reprend à son compte la politique des empereurs bouddhistes de la dynastie mandchoue des Qing. Celle-ci était fondée sur cette relation politico-religieuse très particulière de « protecteur laïc-maître spirituel » et ces empereurs considérés comme des émanations du bodhisattva Manjushri, jugeaient légitime d’agir ainsi. Des travaux récents ont effectivement montré que la mise en place par l’empereur Qianlong (1711-1799) d’un système de reconnaissance des réincarnations par l’urne d’or était motivée par le fait qu’il se considérait comme un monarque universel responsable de la protection de l’enseignement du Bouddha(1).

En revanche, les autorités chinoises actuelles, athées et menant une répression constante des religieux et activités religieuses, n’ont aucune légitimité à s’immiscer dans le choix des réincarnations bouddhistes.

La population tibétaine le sait bien qui ne reconnaît nullement le Xe panchen-lama désignée par la Chine qu’elle qualifie de « faux panchen » ou de « panchen chinois » et pour elle, il est inconcevable que le « panchen chinois », non reconnu par le dalaï-lama, joue un quelconque rôle dans le choix de sa future réincarnation. En 2007, une nouvelle loi confirme que toute réincarnation doit être entérinée par les autorités chinoises, le but étant d’avoir la maîtrise, à l’avenir, sur le choix du prochain dalaï-lama. Depuis, la question de la réincarnation du XIVe dalaï-lama revient régulièrement dans les médias. Déjà en 1969, le pontife avait déclaré que la continuation du système de sa réincarnation serait décidée « par les gens concernés ».

En 2007, il explique qu’il se réincarnera à l’extérieur de la Chine puisque l’objet d’une réincarnation est de poursuivre le travail de son prédécesseur. Puis, en 2011, le dalaï-lama annonce que, « lorsqu’il aura 90 ans [le 6 juillet 2020], il consultera de grands lamas de la tradition bouddhique tibétaine, le public tibétain et d’autres personnes concernées, pour évaluer si l’institution du dalaï-lama doit ou non continuer ».

Sa déclaration en septembre 2014 à un journal allemand, puis sur la BBC en décembre de la même année, selon laquelle il ne se réincarnerait peut-être pas a provoqué un vent de panique au sein de la communauté tibétaine. Quelques jours après, un communiqué du secrétaire du dalaï-lama a rappelé que ce qu’a toujours affirmé le hiérarque depuis 1969, restait valide : le choix reste entre les mains des Tibétains.

Les dirigeants chinois, pris de cours par cette annonce, n’ont su qu’exprimer leur fureur par des déclarations qui portent à sourire. En effet, après avoir régulièrement dénigré le dalaï-lama, elles semblent ne plus pouvoir s’en passer. S’érigeant en défenseur de la tradition bouddhique de la réincarnation, revue et corrigée par eux-mêmes, ils exigent que le dalaï-lama se réincarne, affirmant même que dans le cas contraire « il violerait les règles de sa propre tradition » et que, s’il n’avait pas été reconnu par le gouvernement chinois, il n’aurait pu être dalaï-lama : un fait totalement erroné puisque le procédé de sélection a suivi les seules règles tibétaines et que les autorités de la Chine républicaine ont été placées devant le fait accompli.

L’enjeu actuel est donc de taille et le dalaï-lama est confronté à un dilemme des plus difficiles à résoudre : comment faire pour que les autorités chinoises ne mettent pas la main sur l’institution du dalaï-lama alors que les Tibétains semblent vouloir perpétuer cette institution ?

En 2005 le dalaï-lama présentait les diverses solutions qu’il envisageait : « Déjà en 1969, je l’ai dit clairement, c’est au peuple tibétain de décider si l’institution du dalaï-lama continuera à exister ou pas. Au cas où une majorité de Tibétains veulent garder cette institution, la question qui se pose est celle de savoir comment on va en assurer la continuité. Il y a plusieurs possibilités. Le principe de l’âge en est une. Ou mon successeur pourrait être un moine plus âgé et bien connu que j’auras nommé. Théoriquement, tout cela est possible. Une autre option : après ma mort, un lama de rang élevé pourrait être désigné, à la manière dont le pape est choisi. Ou l’institution du dalaï-lama est conservée, mais le successeur ne sera pas trouvé avec la même méthode utilisée jusqu’à aujourd’hui….

Au cas où les Tibétains veulent conserver le système actuel, j’ai déjà clairement exprimé ma position : si je meurs aujourd’hui, je meurs en tant que réfugié dans un pays étranger, avec un certain but qui n’est pas encore réalisé. C’est pourquoi ma réincarnation pourrait apparaître en dehors du Tibet.

Quant à l’autre question, homme ou femme. S’il n’en tenait qu’aux Tibétains, la plupart d’entre eux préféreraient comme toujours une incarnation masculine. Mais aujourd’hui, le dalaï-lama n’est plus seulement là pour les Tibétains, mais aussi pour les hommes qui s’intéressent nouvellement au bouddhisme. Et si, en regard de cette nouvelle réalité, il se trouvait une majorité de partisans pour considérer qu’une femme serait plus utile, alors une réincarnation féminine est tout à fait possible……… » »2

Pour aller plus loin: suite de l'entretien en 5 questions
Q. Pouvez nous expliquer le principe de la réincarnation ?
Q. Comment découvre t-on la réincarnation d’un dalaï-lama ?
Q. De quand date l’institution des dalaï-lamas ?
Q. Qui étaient les autres dalaï-lamas ?
Q. L’Occident a découvert le Tibet grâce au XIVe dalaï-lama. Pouvez-vous nous parler de lui ?

L'article du journal LE MONDE

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